Des cinéastes africains en Chine


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A l’initiative et avec le financement du Festival du film de Rotterdam, sept cinéastes africains sont allés tourner en Chine, encadrés sur place par de grands professionnels du cinéma indépendant chinois. Amour Sauveur Memy, du Congo-Brazzaville, figure parmi les sept heureux élus. Il présente cette année, en première mondiale, au public de Rotterdam Zut, son court métrage de dix-sept minutes tourné en format vidéo avec des comédiens chinois. Notre envoyé spécial à Rotterdam l’a rencontré. Entretien.

RFI : Amour Sauveur Memy, votre premier film remonte à 2002. Rappelez-nous brièvement votre parcours cinématographique.

Amour Sauveur Memy, réalisateur congolais du film « Zut ». © Kèoprasith Souvannavong / RFI

Amour Sauveur Memy : En effet, mon premier film date de 2002. En 2004, j’ai récidivé avec un autre court métrage, Joe le rêve inachevé, programmé au festival panafricain de Cannes. J’ai fait aussi de nombreux documentaires, notamment pour les Nations unies. Mais comme le documentaire n’est pas le genre qui me colle à la peau, je suis revenu à la fiction. J’ai suivi plusieurs ateliers d’écriture, je me suis également forgé en tant que producteur indépendant. Avec une collègue, Nadège, nous avons lancé une série, un sitcom appelé Les Boulistes. Nous en sommes à la deuxième saison. J’ai aussi été assistant réalisateur sur divers courts métrages entre 2004 et 2008.

RFI : Comment s’est faite votre rencontre avec les responsables du Festival du film de Rotterdam, et comment avez-vous été sélectionné pour participer à l’aventure chinoise ?

A.S.M. : Ils sont allés au Congo l’an dernier et ont bien aimé la série Les Boulistes. Entre temps, j’avais fait un autre court métrage, Coupable. Ils ont sélectionné le court métrage et la série dans le cadre du programme « Forget Africa » pour l’édition 2010 du festival. Je suis donc venu pour la première fois à Rotterdam. Puis quelque temps après être rentré chez moi, j’ai reçu un courriel me disant que j’avais été sélectionné pour l’aventure en Chine.

RFI : Le but du festival de Rotterdam est notamment de montrer aux cinéastes africains que l’on peut tourner de bons films à petit budget comme les Chinois savent très bien le faire, et aussi d’aider à promouvoir les réalisateurs africains sur le circuit international...

A.S.M. : Oui. En 2010, pour le projet « Forget Africa » du Festival de Rotterdam, c’était des réalisateurs américains et asiatiques qui étaient allés filmer en Afrique. Le programmateur du festival qui les accompagnait s’était rendu compte qu’il y avait une forte présence chinoise en Afrique. Il a donc eu l’idée de choisir des réalisateurs africains pour aller tourner en Chine. C'est une sorte d'échange. Sur place, on n’avait que deux semaines pour faire le film, avec un budget très limité. Je me retrouvais dans un pays que je ne connaissais, avec une langue que je ne parlais pas.

Sur le plateau de tournage du film « Zut » © Festival international du film de Rotterdam

RFI : Zut met en scène Lou, un homme qui doit présenter un test HIV pour décrocher un travail. Afin d’éviter une telle démarche qui ne l’enchante guère, il emprunte un bébé qu’il fait passer pour le sien et qu’il va présenter à son éventuel employeur. Comme le bébé est en bonne santé, cela signifie que Lou lui-même n’a pas contracté le virus du sida. Il s’agit d’une histoire congolaise que vous avez transposée en Chine.

A.S.M. : Au Congo, le sida est vraiment un sujet d’actualité. Il y a plusieurs anecdotes autour. Chez nous, on considère que si un bébé âgé de six mois ne tombe pas malade du sida, cela veut dire que ses parents n’ont pas contracté la maladie. Un jour, lors d’un exposé sur le sida, un médecin nous a raconté qu’un homme avait eu l’idée d’aller prendre sa nièce de six mois et de la présenter à son recruteur. J’ai construit mon film à partir de ce récit. Zut, c’est effectivement l’histoire d’un homme qui doit présenter un test VIH pour obtenir le poste auquel il postule. Toutefois, j’ai dû créer une chute qui veut que le bébé présenté par le protagoniste au patron de l'entreprise où il postule ne soit pas son neveu, car il n’en a pas. Il va se faire prêter un bébé. Mais il ne sait pas que ce bébé est en réalité le neveu même du patron.

RFI : Etait-ce facile de diriger des comédiens chinois pour vous qui êtes Africain ?

A.S.M. : Ceux qui ont joué dans le film n'étaient pas des acteurs professionnels, mais des gens que nous avions repérés dans le village d’artistes de Songzhuang , dans la périphérie de Pékin où nous séjournions. J’avais heureusement une très bonne assistante chinoise à qui je vouais une confiance totale. Elle me servait aussi d’interprète. Ces personnes s'étaient vraiment prises au jeu d’acteur. Elles me demandaient souvent si j'étais satisfait de leur travail. Le tournage a été une grande expérience inoubliable.

RFI: Au début et à la fin du film, on peut lire sur l’écran la phrase suivante, « Personne ne me comprend, personne ne me croit ». Expliquez-nous.

A.S.M. : En général, on ne comprend pas forcément tout. Et le fait de ne pas tout comprendre est aussi la preuve que l’on ne croit pas. En vérité, je voulais faire parler la Chine à travers cette phrase. Personne ne comprend la Chine et personne ne croit en elle. J’ai voulu donner mon point de vue sur la manière dont les gens regardent ce pays. Il est vu en Afrique comme un bon donateur, mais également comme un poison, une bombe à retardement, un pays qui ne vend que des produits bon marché. Personnellement, après avoir passé quinze jours dans le village de Songzhuang où j’ai tourné le film, j’ai eu envie d’y rester et d’y vivre. Cette phrase, c’est donc la Chine qui s’exprime, mais à travers moi. On nous dit tous les jours que le monde est devenu un petit village, mais qu’en même temps il faut se méfier de l’autre. Or, tout ce que nous faisons aujourd’hui va dans le sens de la mondialisation. Selon moi, le monde est un petit village, et tout le monde a le droit de se retrouver où il veut et de faire ce qu’il veut. Au Congo-Brazzaville, il y a beaucoup de Chinois. Ils sont présents dans les sept arrondissements de la capitale. Ils tiennent des petits commerces, exercent tout genre de métiers. Si nous avons le droit d'aller ailleurs, alors tout le monde a le droit de venir chez nous.

RFI : Zut est donc une comédie satirique qui prône la tolérance.

A.S.M. : Absolument. Par exemple, à quoi cela sert-il de demander à quelqu’un un test du sida pour lui donner du travail ? La tolérance est primordiale, que ce soit pour les personnes atteintes de cette maladie ou pour les étrangers, sinon la mondialisation serait de l'utopie.

Entretien réalisé au 40e Festival du film de Rotterdam par Kèoprasith Souvannavong

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