Interview: Le dénouement de la crise en Egypte passe par l’armée, selon une spécialiste du monde arabe


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Les Egyptiens sont descendus en masse, le 1er février 2011, dans les rues des grandes villes égyptiennes pour demander une nouvelle fois le départ du président Moubarak. En Egypte, le rôle de l'armée est central, dans la politique et la vie sociale du pays. Agnès Levallois, journaliste, politologue, spécialiste du monde arabe, auteur de l’ouvrage Moyen-Orient mode d'emploi, (Stock 2002) explique l’étendue du pouvoir de l’armée égyptienne et parle également de la grande inconnue de l’Egypte de demain : le rôle du courant islamiste.

RFI : En s’engageant à ne pas user de la force, l’armée n’a-t-elle pas poussé la foule dans les rues des grandes villes d’Egypte ? 

Agnès Levallois
 : Je crois qu’on peut dire, avant tout, que l’armée veut absolument désamorcer la tension, qu’elle est tout à fait consciente que les manifestants veulent continuer jusqu’à obtenir le départ de Hosni Moubarak, mais ils ne veulent absolument pas se laisser déborder. Et donc en expliquant clairement que l’armée ne va pas utiliser la force, c’est un moyen de dire : « On a entendu ce que vous vouliez. Effectivement, manifestez, mais on fera en sorte que ça ne se transforme pas de façon violente ».
 
RFI : D’une certaine manière, l’armée a lâché Moubarak ?
 
A.L. : C’est un peu plus compliqué que cela. L’armée veut gérer la situation et en garder le contrôle. Elle ne veut pas que Moubarak parte dans n’importe quelles conditions. Là, il y a des signes et on voit de plus en plus clairement que l’armée va lâcher, mais elle veut le faire de façon correcte parce que c’est l’institution elle-même qui est concernée puisque Hosni Moubarak est lui-même un militaire.
 
RFI : On a beaucoup dit le mois dernier, lorsqu’à Tunis l’armée a commencé à fraterniser avec la population que tout changeait. Est-ce la même chose pour l’Egypte ?
 
A.L. : Non, le cas de figure est différent car l’armée a toujours joué un rôle essentiel en Egypte. C’est vraiment la colonne vertébrale du système alors qu’en Tunisie, c’était beaucoup plus la police qui gérait la situation. L’armée était tenue à l’écart par Ben Ali qui s’en méfiait terriblement. Donc en Tunisie, l’armée a pu jouer cette carte au dernier moment, faire partir Ben Ali et prendre en main la situation. Dans le cas de l’Egypte, c’est vraiment l’armée qui est aux commandes, elle a toujours géré la situation. Même si, au bout du compte, dans les deux cas, c’est l’armée qui va définir complètement la situation.
 
RFI : On a du mal à savoir quels sont les effectifs réels de cette armée. Combien d’hommes ? Qui dirige quoi ?
 
A.L. : C’est vrai que c’est une institution extrêmement opaque. De tout temps, l’armée égyptienne a suscité de nombreuses interrogations. Ce que l’on peut dire, c’est qu’elle est très importante, qu’il y a au moins 500.000 hommes. Et il y a également les services de renseignements, il y a la police. Beaucoup de personnes sont mobilisées dans le cadre de tout ce qui est institution militaire. Mais comme je viens de vous le dire, l’armée est vraiment la colonne vertébrale du système, tout passe par l’armée et tout passera par l’armée à l’avenir et même durant une période de transition.
 
RFI : Puisque l’Egypte n’est plus officiellement en guerre, tous ses hommes sont affectés à des tâches proches des activités civiles, dans la santé. Est pour ces raisons que la population est si proche de ses soldats ?
 
A.L. : Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’armée a effectivement un pouvoir économique très important. On retrouve aussi bien l’armée dans ce qui est alimentaire que dans les entreprises de BTP ou dans le tourisme. On a beaucoup dit que les Egyptiens étaient en bons termes avec l’armée parce que, quand il n’y avait plus de pain, c’étaient les coopératives militaires qui pouvaient fournir du pain, et ça c’est vrai.
 
Dans les opérations de maintien de l’ordre, c’était la police qui était en première ligne depuis des années. Donc la répression était directement menée par la police et non pas par l’armée, ce qui permet à cette institution de continuer à bénéficier d’une bonne image, d’une image correcte. Et c’est vrai que, traditionnellement, en Egypte, c’est l’armée qui a permis l’indépendance du pays. Elle conserve donc ce côté effectivement assez proche de la population et donc la population n’a pas du tout envie de rentrer en confrontation avec cette institution en sachant de toute façon qu’elle est aussi la garante d’un minimum de stabilité du pays.
 
RFI : Qui, aujourd’hui, a la main sur cette institution ? Est-ce le vice-président Omar Souleimane ? Est-ce le Premier ministre ou bien le chef d’état-major ?
 
Le général Omar Souleimane à Londres sur une image d'archive. © AFP / ODD ANDERSEN
A.L.
 : Je pense qu’aujourd’hui, c’est vraiment Omar Souleimane qui a les choses en main. C’est quand même l’homme des renseignements. C’est quelqu’un qui a toujours été dans l’ombre, mais qui est extrêmement puissant. Et au-delà de cette personne même, je pense que c’est vraiment le haut commandement militaire, donc aussi bien le Premier ministre que le vice-président et le chef d’état-major qui gèrent ensemble la situation. Et je pense que là, il y a vraiment une unité de vue de ce haut commandement militaire qui s’est réparti les postes clés du système, du pouvoir.
 
RFI : Si on regarde du côté de la Turquie, y-a-t-il vraiment matière à comparer ces deux pays ?
 
A.L. : Il faut être prudent dans les comparaisons parce que l’histoire de la Turquie et l’histoire de l’Egypte n’est pas tout à fait la même. Par exemple, on ne sait pas exactement quelle est la force, la représentativité des Frères musulmans égyptiens parce qu’il n’y a pas eu d’élections libres depuis des années. Donc est-ce que les Frères musulmans égyptiens pourraient jouer le même rôle que l’AKP (le Parti de la justice et du développement), le mouvement turc ? Peut-être. Il est encore un peu tôt pour avoir une vraie radiographie de ce qui pourrait être le rôle de ces Frères musulmans en Egypte et comparer avec l’AKP.
 
Dans les deux cas, nous avons une armée qui est une institution importante et qui est le symbole de la stabilité du régime et, de l’autre côté, une force d’opposition qui se revendique de l’islam politique dans les deux cas. Bien évidemment, il y a des différences et surtout,  attendons de voir ce que représentent les Frères musulmans en Egypte lorsqu’il y aura des élections qui permettront de réellement doser l’opposition.

Propos recueillis par Caroline Paré