Les Sud-Soudanais prennent leur destin en main


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C'est un plébiscite : 98,8% des Sud-Soudanais ont voté en faveur de l'indépendance. Ces résultats publiés le 7 février 2011 par la Commission nationale du référendum à Khartoum ont été reconnus par le président Omar El-Béchir. Cette victoire écrasante de la partition démontre la volonté des Sudistes de rompre avec le Nord. Plusieurs facteurs expliquent ce choix.

Les Sud-Soudanais ont toujours eu le sentiment d'avoir été délaissés, d'abord sous la colonisation britannique qui a privilégié le Nord arabe et musulman. Durant cette période beaucoup de missionnaires ont été envoyés pour christianiser les populations noires mais rien n'a été fait pour développer leur région. Après l'indépendance, la situation n'a pas changé, et les différences culturelles, religieuses mais aussi l'absence de démocratie politique ont alimenté l'hostilité des Sudistes à l'égard du Nord.

Le Soudan, depuis son indépendance obtenu en 1956, a connu deux guerres qui ont duré chacune près de vingt ans. C'est le territoire du Sud qui a été le théâtre de ces deux longues guerres civiles. C'est ce qui explique que tout est à construire au Sud-Soudan qui manque désespérément d'infrastrutures : routes, écoles, hôpitaux, accès à l'eau potable et à l'électricité.

L'autre option proposée lors du vote sur l'autodétermination, celle du maintien de l'unité, n'a rencontré aucun succès. Elle aurait peut être séduit les Sudistes, si leur charismatique leader, John Garang, n'était pas mort dans un accident d'hélicoptère quelques mois après la signature de l'accord de paix en 2005. John Garang avait l'ambition de devenir le président d'un « New Soudan », un nouveau Soudan uni. Le concept est manifestement mort avec lui. Pour les Sudistes aujourd'hui, seule l'indépendance peut changer leur avenir. Ils veulent décider eux-mêmes de leur destin, comme l'exprime Joseph Sallah étudiant en informatique rentré de Centrafrique avec sa famille en 2006 après l'accord de paix : « Je suis Soudanais mais je n’ai jamais eu de droits parce qu’il n’y avait pas de démocratie dans ce pays. Les Sud-Soudanais comme tout le monde, ont le droit de décider de leur destin, estime le jeune homme. Aujourd’hui, le 7 février, marque déjà la fin des revendications que le Sud et le Nord ont expérimentées depuis lors (…). C’est le Nord qui bénéficiait de tout. On n’était pas considéré comme des Soudanais ».

Le Sud-Soudan deviendra «officiellement » le 54e Etat africain le 9 juillet prochain . C'est ce qui est prévu par l'accord de paix global signé en 2005. Cette période « intérimaire » doit permettre de régler toute une série de questions dont certaines sont cruciales comme celle du partage de la manne pétrolière. Le pétrole coule au Sud mais est raffiné et évacué au Nord. Pour Khartoum, la perte de cette ressource est évidemment très préjudiciable, il faudra donc que les deux parties trouvent un compromis pour éviter que le Nord ne soit trop pénalisé.

Les problèmes à résoudre

Autre dossier épineux, celui de la démarcation de la frontière qui pose problème dans certaines zones et suscite beaucoup de contestations. Cette question est très importante en particulier pour les populations qui vivent à cheval sur la frontière. A Abyei, située à la lisière de la frontière avec le Nord, des éleveurs arabes les Myssérias qui ont l'habitude de traverser pour aller faire pâturer et boire leurs bétails se sont affrontés en janvier dernier aux Dinkas Ngok, tribu sudiste. Les Myssérias avaient revendiqué sans succès le droit de voter au référendum sur l'autodétermination. Les Dinkas Ngok s'y étaient farouchement opposés. Le scrutin n'a finalement pas pu se tenir à Abyei.

La question de la nationalité est également au coeur des négociations. Des centaines de milliers de Sudistes vivent toujours au Nord. Quel sera leur statut ? De quels droits disposeront-ils? Même interrogation pour les Nordistes qui souhaitent rester au Sud. Les délégués des deux parties, le SPLM du gouvernement sudiste et le parti du Congrès National d'Omar el Béchir discutent depuis plusieurs semaines mais rien n'a encore été conclu. Selon Rachid Bibaker, conseiller politique au sein du SPLM, les deux camps se sont engagés à résoudre toutes ces questions dans les délais : « Il y a un engagement du SPLM et je crois aussi du Congrès National de régler toutes les questions de litige d’ici le 9 juillet. On va se pencher sur les questions de référendum afin d’assurer que les deux Etats collaborent, que les deux Etats soient forts et viables économiquement. C’est notre engagement au SPLM, et je crois aussi celui du Congrès National».

Le référendum s'est très bien passé mais je pense qu'il ne faut pas sous-estimer le nombre de problèmes qu'il faut régler d'ici le mois de juillet.
Rachid Saïd Yacoub, journaliste soudanais basé à Paris et rédacteur en chef de la lettre d’information TTU
10-10-2013 - Par Christophe Boisbouvier

Le règlement de toutes ces questions litigieuses sera complexe. Le risque de reprise de la guerre si Nordistes et Sudistes n'arrivent pas à s'entendre existe mais Omar el Béchir et Salva Kirr le président du Sud-Soudan ont sûrement intérêt au compromis, faute de quoi, ils risquent de se fragiliser mutuellement. Si la future coopération entre les deux Etats échoue, l'opposition à Khartoum rendra le président el-Béchir responsable de la perte du Sud, c'est ce qui explique sans doute le ton extrêmement conciliant utilisé ces dernières semaines par le numéro un soudanais. Il tente de rassurer à la fois les Nordistes et les Sudistes. A la fin du mois de janvier, il déclarait que « la partition ce n'était pas la fin de l'histoire mais un nouveau commencement ».

Le président Salva Kiir a de son côté appelé les Sudistes à pardonner à ceux du Nord pour les morts de la guerre. Une bonne coopération entre Khartoum et Juba sera une garantie de soutien de la part de la communauté internationale, au premier rang desquels celui des Américains qui ont déjà promis par exemple d'obtenir un allègement de la dette soudanaise qui atteint 38 milliards de dollars. On devrait être rapidement fixé sur la bonne volonté de Khartoum, on verra par exemple si le gouvernement de Khartoum cherche à déstabiliser le Sud en continuant de soutenir, voire d'instrumentaliser les ex-milices sudistes qui se battaient dans ses rangs pendant la guerre.

Vendredi dernier à Malakal, troisième ville du pays, Etat du Haut-Nil, d'anciens miliciens sudistes ralliés pendant la guerre aux forces armées de Khartoum se sont, semble t-il mutinés. Ils se sont opposés au transfert de leur armement vers le Nord. L'armée nordiste doit opérer d'ici le 9 juillet prochain un retrait de ses militaires et de son matériel du Sud-oudan, devenu indépendant...