Libye : dans la peur, les immigrés africains tentent de fuir le pays

A la frontière, les réfugiés cherchent des moyens de transport, le 28 février 2011.
© Reuters/Zohra Bensemra

Plus de 100 000 personnes ont déjà quitté la Libye, notamment par la route, via la Tunisie. Très peu d’Africains d’origine subsaharienne franchissent le poste-frontière de Ras Jedir. Dimanche toutefois, des Soudanais et plus d’une centaine de Maliens ont réussi à sortir de Libye après plusieurs heures d’attente. Or si l’Union européenne, la Chine, la Turquie ou encore les Etats-Unis ont mis en place des programmes pour évacuer leurs nationaux par bateaux de Benghazi, de nombreux immigrés africains, notamment du Cameroun, du Mali, du Burkina Faso ou encore du Ghana, n’ont reçu aucune aide de leur gouvernement. Ils vivent dans la peur car la population libyenne les associe aux mercenaires engagés par le régime Kadhafi pour réprimer la révolte populaire.

Avec notre envoyée spéciale à Ben Gardan (frontière tuniso-libyenne)

Ils sont une centaine et viennent du Mali. Sous un hangar du poste-frontière, ils attendent un bus et racontent leur histoire. Certains travaillaient en Libye depuis six mois, d’autres depuis deux ans : « Bon au début, on a choisi de venir parce qu’on voulait du travail pour gagner de l’argent ».

Gagner plus d’argent qu’au Mali, c’était leur motivation. Mais en Libye, quant on a la peau noire, on court le risque d’être racketté et montré du doigt surtout en période de conflit : « Ils ne respectent pas les gens ».

RFI : Quand vous dites qu’ils ne respectent pas les gens, qu’est-ce qu’ils font ?

« Ils disent : c’est Malien, c’est noir seulement. Il y a du racisme ».

Le racisme, ils le vivent aussi ces jours-ci quand on les accuse d’être des mercenaires à la solde du guide libyen. Et quand leur employeur chinois décide de plier bagages, on leur fait comprendre aussi qu’il faut partir : « Un jour, les Chinois sont partis parce que les gens de la ville sont arrivés. Maintenant tout le monde doit partir ».

RFI : Les gens du village vous ont dit de partir ?


« Oui on a dit de partir parce que leurs policiers arrivaient dans les sociétés ».

Ils sont sortis, ont traversé péniblement la frontière et veulent maintenant rejoindre leur famille : « Ma mère est au Mali. Mon père est au Mali. Nous, on a gagné un peu ici. Maintenant, on rentre au Mali, c’est mieux vraiment. Vraiment, ce n’est pas mon pays ici ».

Mais leur pays, le Mali, ne leur a pas dit pour l’instant quand ils pourront être rapatriés.
________________

« Ils l’ont massacrée avec des couteaux »

Avec notre envoyé spécial à Benghazi (Libye)

Quentin Idriss est malien, il vit avec une vingtaine d’autres africains dans une maison du quartier populaire de Sidi Younes dans l’est de Benghazi. Il a très peur.

« On a vu même une personne qui a perdu la vie. Ils l’ont massacrée avec des couteaux. J’ai téléphoné à l’ambassade et l’ambassade a dit qu’elle ne peut rien faire. Vraiment, on est inquiet et on ne sait pas comment on va se déplacer pour regagner le Mali. Les Européens ont donné de l’aide pour les ressortissants, mais nous les Africains, on est là. Surtout les Africains d’Afrique noire, du Mali, de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Bénin… Tous, nous sommes concernés et on ne sait pas comment on va trouver la solution pour sortir de Libye. Je voulais à tout prix quitter la Libye, sincèrement. Je veux quitter la Libye. »

« On doit les loger dans des camps cachés, sécurisés... »

Des Libyens viennent toutefois au secours de ces travailleurs. Ainsi, Ahmed Elgallal coordonne, à Benghazi, l’aide aux immigrés au sein de la coalition de la révolution. Il s’efforce de porter assistance aux réfugiés africains mais ne cache pas le manque de moyens dont disposent ses services :

« Les migrants africains souffrent pour deux raisons : ils sont pétrifiés parce que les locaux ici les soupçonnent d’être des mercenaires, alors que ce n’est pas le cas. Je veux dire, nous avons de nombreux travailleurs africains en Libye. Ce sont des gens bons.

Mais quand nous approchons des écoles dans des quartiers pour installer des camps, pour les loger -par exemple dans une école- les gens nous disent non. On n’est pas à l’aise avec cette idée. Et puis les Africains ont peur de sortir dans la rue parce qu’ils

craignent d’être persécutés. Donc on doit les loger dans des camps cachés, sécurisés. On les nourrit, on leur donne des habits, et leurs gouvernements ne font rien pour les évacuer de Libye !

Nous, on s’occupe d’eux, on les loge, on leur administre des soins, mais je ne sais pas si on va pouvoir s’en occuper encore longtemps. Notre pays est quand même plus ou moins en guerre, on a un problème avec Kadhafi dont on essaie de se débarrasser. On doit soutenir nos frères à Tripoli, mais dans le même temps, on doit s’occuper de Benghazi qui est une ville d’environ un million d’habitants. On doit tout redémarrer à zéro en Libye !
 »