Raconte Sherazade raconte, un film prémonitoire de Yousry Nasrallah

Yousry Nasrallah est né à Giza en Egypte en 1952.
© AFP/Stéphane de Sakutin

Réalisé en 2009, Raconte Sherazade raconte (Femmes du Caire) dénonce la censure en Egypte. Avec ce film, Yousry Nasrallah marque le retour du cinéma égyptien au Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), après une absence de 14 ans. Le réalisateur égyptien Yousry Nasrallah a été pendant longtemps l’assistant d’un autre cinéaste, particulièrement attentif à l’état de la société égyptienne, Youssef Chahine. Yousry Nasrallah, auteur de fictions, comme Vols d'Eté ou La Porte du Soleil, et de documentaires dont A propos des garçons, des filles et du voile, radiographie lui aussi à longueur de films son pays.

 

© Pyramide

RFI : Dans Raconte Sherazade raconte, vous évoquez la société cairote avant la révolution qui a fait chuter le président Moubarak. Hebba et Karim, les deux personnages principaux, sont un couple de journalistes très connus. Elle, Hebba, anime un talk show politique à la télévision. Son esprit insolent et impertinent, ses attaques incessantes contre le gouvernement font le succès de son émission. Mais elle devient gênante pour la carrière de son mari qui, dans le journal gouvernemental où il travaille, brigue le poste de rédacteur en chef. Hebba, sans s’en rendre compte, allume les feux de la révolte.

 
Yousry Nasrallah : Moi, j’aime les personnages qui ne se positionnent pas en tant que victimes. Je crois que là, dans le contexte égyptien, raconter des histoires de personnages qui sont un peu responsables de leur destin, qui assument une certaine responsabilité vis-à-vis de leur destin et qu’ils le forgent, est un acte de démocratie. C’est ce qui m’a intéressé dans le scénario. Les personnages féminins et masculins sont présentés comme étant des victimes d’une certaine manière de penser qui veut que tout soit basé sur des rapports de force, sur des rapports contractuels, l’argent, le mariage comme une affaire et non pas comme une union entre amoureux. Tous commencent par être un peu conformistes, c’est-à-dire que les femmes, dans leur histoire dans ce film, sont parfaitement obéissantes, aux normes de la société. Et c’est au fur et à mesure qu’elles découvrent que si elles continuent à obéir, si elles ne se séparent pas de cette pensée dominante, elles vont mourir.

RFI : Le film est adapté d’un scénario de Waheed Ahmed, qui avait adapté L’immeuble Yacoubian, du romancier égyptien Alaa al-Aswani. C’est la première fois que Yousry Nasrallah n’écrit pas son propre scénario.
 
Y. N. : Une des choses qui m’a le plus attiré, j’ai dit « ouah, c’est génial » : un film finalement dans le cinéma égyptien qui, pendant vingt ans n’avait comme héros que des hommes et les femmes n’étaient que des accessoires, un sujet qui se prête un peu à la grande tradition du cinéma égyptien des années 1950 qui est le mélodrame. Et le mélodrame, c’est quelque chose aussi dans des pays où il y a beaucoup d’oppressions que ce soit ici en France, dans les années 1950 ou en Amérique… une forme éminemment politique et très subversive parce que touchant un grand public et en même temps les touchant esthétiquement. Cela n’est pas que le sujet, il y a quelque chose comme ça. On est au cinéma.

RFI : Le film tisse trois histoires reliées entre elles par celle d’Hebba à la manière de Schéhérazade et des contes des Mille et une nuits.
 
Y. N. : C’est un film qui commence sur un ton un peu banal et puis, petit à petit, ça prend du poids. On sent au début du film que c’est à la limite d’une comédie romantique. Et petit à petit, on découvre que c’est peut-être romantique mais ça devient vraiment autre chose. Et il fallait trouver une couleur, une texture à chacune des histoires, mais tout en restant… C’est comme dans les Mille et une nuits. Moi, j’aime les récits où une histoire nous emmène vers une autre et chacune a une couleur qui lui est propre, mais en même temps on sent qu’on est dans le même univers.

© Pyramide

RFI : Dans le cinéma égyptien, il est rare de voir un film décomplexer à ce point la sexualité et la sensualité, et l’érotisme qui est d’ailleurs au centre du film ?
 
Y. N. : Absolument. Il y a une scène très importante où l’on voit la doctoresse qui est une femme de la grande bourgeoisie égyptienne coucher pour la première fois avec son mari et on voit les taches de sang sur le lit qui prouvent qu’elle est vierge. La sexualité dans le film est assez culpabilisante pour les personnages dans la mesure où elle est tout le temps utilisée par l’un des partenaires, que ce soit l’homme ou la femme, pour avoir une emprise sur l’autre. C’est très triste de le dire, mais dans les sociétés répressives, je crois qu’inévitablement, le sexe est utilisé et l’amour, plutôt que d’être vécu comme quelque chose de beau, devient des instruments d’oppression.

Ecouter l'entretien intégral avec Yousry Nasrallah, réalisateur de Raconte Sherazade raconte (Femmes du Caire)
28-02-2011

 

Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou 2011

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