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Libye

L’ambassadeur de Libye en France démissionne et s’explique sur RFI

Mohamed Salaheddine Zarem, le 25 février 2011.
© Reuters/Jacky Naegelen

Depuis sa démission vendredi dernier, c'est la première fois qu'il parle et c'est sur RFI. Témoignage ce matin de l'ancien ambassadeur de Libye à Paris. Pourquoi a-t-il démissionné ? Combien de temps Kadhafi peut-il tenir ? Est-il en train de recruter des mercenaires ? Mohamed Salaheddine Zarem est l'invité Afrique de RFI ce mardi 1er mars. 

RFI : Monsieur l’ambassadeur, bonjour. Pourquoi avez-vous démissionné ?

Mohamed Salaheddine Zarem : Pour ce que l’on voit chez nous, cette tuerie que notre peuple vit, ces mercenaires qu’on importe de partout, qui viennent pour massacrer le peuple libyen. C’est la moindre des choses que je peux faire et que je dois faire en tant qu’être humain. Je suis loin, c’est vrai, de chez moi, du peuple libyen. Mais mes sentiments, mon cœur sont là-bas.
 
RFI : Vous avez dû recevoir des appels de Tripoli vous dissuadant de démissionner. Quels arguments ont-il utilisés pour essayer de vous convaincre ?
 
M.Z.S. : Ils me disent « non, il ne faut pas croire, il ne faut pas regarder la télé. Al-Jazeera ment, la BBC ment, l’Arabia etc…». Mais moi, ce n’est pas simplement que la télé. En même temps, j’ai des contacts personnels et je téléphone pour savoir la vérité. Ensuite, les mercenaires qu’on voit à la télé qui parlent de leur action, ils ne parlent pas l’arabe correctement, ils parlent l’arabe tchadien si j’ose dire. Ils sont arrêtés par dizaines.

RFI : Vous qui avez été ambassadeur de Libye au Sahel justement, à Bamako notamment pendant de nombreuses années, est-ce que vous pouvez confirmer aujourd’hui qu’il y a de nombreux mercenaires venus de pays sahéliens ?
 
M.Z.S. : Mais oui. J’ai appelé des amis que je connais dans un certain nombre de pays, au Sahel, qui m’ont confirmé ça. Et il y a quelqu’un, un conseiller d’un chef d’Etat, que je préfère ne pas citer, qui m’a dit « mais, non monsieur. Ecoutez, c’est qu’ils ont reçu des invitations ».

RFI : Est-ce que le clan Kadhafi peut tenir longtemps ?
 
M.Z.S. : Pour le moment, ils ont peur.

RFI : Les gens ont peur ?

M.Z.S. : Les gens de la ville de Tripoli, ça va de soi. Mais pas tous les gens, il y en a des courageux dans des zones comme Tajoura, comme Fachloum, qui sont des grands quartiers de Tripoli, d’où les gens sortent et ils n’ont pas peur.

RFI : Mais est-ce que Mouammar Kadhafi n’a pas encore quelques dizaines de milliers de soldats qui lui sont fidèles ?
 
M.Z.S. : Il n’a pas de soldats. Il n’y a pas d’armée libyenne.

RFI : Mais il y a une garde ?

M.Z.S. : Il y a une garde, comme le bataillon de son fils, Khamis.
 
RFI : Et puis, il a encore avec lui quelques hommes forts comme Abdallah Sénoussi (chef de l’autre garde), comme Ahmed Ibrahim ,le patron des Comités révolutionnaires ?
 
M.Z.S. : Oui, bien sûr. Abdallah Sénoussi, c’est son beau-frère. Sa vie est liée à celle de Kadhafi lui-même. Il se défend, il se défend même pour lui-même. Ahmed Ibrahim, bien sûr, c’est un théoricien, mais ce n’est pas qu’ils défendent Kadhafi, tous ceux qui sont autour de lui se défendent pour eux-mêmes.

RFI : Vous pensez qu’avec les derniers fidèles qu’il a autour de lui, il ne peut plus tenir très longtemps ?

M.Z.S. : Je souhaite, je souhaite de tout mon cœur qu’ils ne puissent tenir longtemps.

RFI : Ce qui frappe depuis une semaine, c’est la violence des propos de Mouammar Kadhafi. Est-ce qu’il a encore toute sa tête ou, comme le disent certains, est-il devenu fou ?

M.Z.S. : Mais ça se voit, vraiment c’est de la folie complètement. Mais ça, je ne suis pas un psychologue. Mais d’après ce que je vois, Kadhafi on le connaît et si on voit Kadhafi sur une photo d’il y a quatre ou cinq ans et sur une photo actuellement, ces jours-ci, il est complètement différent. Je dis c’est de la folie, il est fou. Quelqu’un qui dit de son peuple « des rats ! »…
 
RFI : Il dit qu’on va « dératiser les villes insurgées ».
 
M.Z.S. : « Dératiser » : son peuple est devenu le peuple des rats. Un chef d’Etat ? C’est incroyable !

RFI : Et vous pensez qu’il va se battre jusqu’au bout ou il va tenter de s’enfuir ?

M.Z.S. : Je ne pense pas qu’il va s’enfuir. Je ne pense pas qu’il existe un Etat qui peut l’accueillir. Peut-être a-t-il déjà préparé un coin qu’on ne connaît pas. S’il reste, s’il résiste, à coup sûr, à 100%, il va être tué ou il se tuera lui-même. Mais il n’a pas d’autres solutions. Ce soulèvement ne s’arrêtera pas.

RFI : La grande crainte de beaucoup de gens, c’est que le clan Kadhafi continue de tenir à l’ouest et qu’on assiste à une guerre civile entre les tribus ?
 
M.Z.S. : Bon je ne pense pas qu’il a le moyen de continuer, de dominer l’ouest. A l’ouest, les deux villes les plus importantes, les plus peuplées, c’est d’abord Misratah qui est déjà libérée. Il a tenté même hier d'envoyer ses gens parce qu’il a peur de Misratah. Il n’arrivera jamais. Ensuite de l’autre côté à l’ouest, c’est Zahouiya, ce qu’on appelle la montagne de Djebel de Foussa. La majorité des villes sont maintenant avec le Conseil national libyen. Mais le problème, c’est à Tripoli.
 
RFI : Mais vous ne craignez pas un éclatement de la Libye ?
 
M.Z.S. : Non, non, non. C’est impossible. On va conserver notre pays. Ce n’est pas Kadhafi ou qui que ce soit qui peut le faire éclater aujourd’hui. Et même ce conseil de Benghazi, ses membres seront de toute la Libye.

RFI : Alors justement, un Conseil national vient d’être créé à Benghazi. Est-ce qu’il est vraiment représentatif ?

M.Z.S. : Représentatif ?Premièrement, je vous dis, à Benghazi, la majorité des habitants de Benghazi sont de l’ouest : de Misratah, de Bani Walid... Ils sont de l’ouest. C’est une ville mixte, c’est la deuxième grande ville libyenne. Nous luttons pour que l’unité nationale continue.
 
RFI : Est-ce que vous êtes membre de ce nouveau Conseil national ?

M.Z.S. : Non, le Conseil national, c’est à l’intérieur. Nous ici, nous le soutenons ce mouvement. On doit contacter l’extérieur, les Etats…
 
RFI : Qu’est-ce que vous pouvez dire à ces chefs d’Etat africains qui soutiennent peut-être encore Mouammar Kadhafi parce que c’était pour eux un généreux donateur ?
 
M.Z.S. : Je dis à tous les chefs d’Etat africains, tous les investissements qui sont en Afrique, ça n’appartient pas à Kadhafi, ça appartient au peuple libyen. Je dis que vous devez continuer votre coopération avec le peuple libyen. Kadhafi, il est là pour un certain temps. J’espère que ce ne sera pas long. J’espère que ce sera pour quelques heures, pour quelques jours, au maximum quelques semaines. Frères, chefs d’Etat africains, aidez ce peuple. Empêchez tous ces mercenaires, ces mercenaires qui partent en Libye pour massacrer les Libyens, peut-être le lendemain, ils vont vous massacrer vous-mêmes. Faites attention et soutenez le peuple libyen.

RFI : En fait, ce que vous dites à ces chefs d’Etat, c’est que s’ils soutiennent trop longtemps Mouammar Kadhafi, ils risquent d’avoir de mauvaises surprises dans l’avenir, c’est ça ?
 
M.Z.S. : Bien sûr. Il ne faut pas se tromper d’amis. L’ami, c’est le peuple.

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