Haroun Mahamat Saleh: «Je commence à être très déçu par le Fespaco»


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A la 22e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), le film de Haroun Mahamat Saleh brigue l’Etalon d’or de Yennenga. Mais le réalisateur tchadien fait entendre son mécontentement concernant le plus grand festival de cinéma africain : « Découvre-t-on ici quelque chose de nouveau, un film intéressant, une nouvelle voix, une nouvelle musique ? Non. » Le Prix du Jury au Festival de Cannes pour son dernier long métrage Un homme qui crie, Haroun Mahamat Saleh, 50 ans, a également contribué à la réouverture de la dernière salle de cinéma couverte de Ndjaména : Le Normandie. Haroun Mahamat Saleh est interviewé par l'un de nos envoyés spéciaux au Burkina Faso, Frédéric Garat.

RFI : C’est plus important pour vous d’avoir un prix au Festival de Cannes ou de pouvoir réouvrir une salle de cinéma au Tchad ?

Haroun Mahamat Saleh :
Les deux choses sont importantes. Avoir un prix permet d’avoir un rayonnement international pour le pays, c’est ce qui s’est passé. Et cela réveille les consciences, permet d’ouvrir une salle de cinéma. Voilà. C’est comme au foot, une bonne passe quoi… Donc à la fin on se retrouve avec un but, oui.

RFI : Avoir l’Etalon d’or ici, ce serait autre chose ? Ce serait une cerise sur le gâteau supplémentaire, ou est-ce que vous êtes déjà satisfait d’avoir été reconnu par l’audience internationale ?


H.M.S. :
Je suis satisfait déjà d’avoir eu le prix à Cannes, et je vous avoue que maintenant, l’Etalon d’or n’a pas – comment dire ? – une valeur extraordinaire pour moi, parce que quand vous voyez l’histoire des Etalons, il y a depuis quelques années, pas mal de films qui sont vraiment ce que les Cahiers du cinéma (revue française spécialisée dans le cinéma) appellent de grands téléfilms, souvent des films d’ailleurs ignorés sur le plan international, qui ne sortent pas, qui ne sont pas vendus, comme quoi ils ne parlent pas au monde, et que la valeur intrinsèque, me semble-t-il, de l’Etalon de Yennenga a perdu de sa superbe. Ce n’est pas de la prétention, mais je vous avoue que je commence à être très, très déçu par le Fespaco.

RFI : C'est-à-dire ?

H.M.S. :
C'est-à-dire qu’il n’y a pas d’exigence dans la sélection. C’est le seul festival qui ne va pas chercher les films, il faut lui envoyer les films. Donc il n’y a pas un désir de chercher ce qui se fait. Et du coup, on attend tranquillement, en bon fonctionnaire, qu’on nous envoie les films, et à partir de ce moment-là on les sélectionne.

RFI : Vous n’allez pas vous faire que des amis, en disant ça.

Ecouter l’entretien choc avec Haroun Mahamat Saleh. Le réalisateur tchadien présente « Un homme qui crie » au Fespaco.
10-10-2013 - Par Frédéric Garat

H.M.S. : Non, je ne cherche pas à me faire des amis, parce que j’ai toujours été un solitaire. Et puis, on a besoin de débats en réalité. Face à certaines situations il faut bien parler. On ne peut pas « se la jouer à l’Africaine ». En fait, cette tradition consiste à être en permanence dans le non-dit et à planter des couteaux dans le dos.

RFI : Ce que vous dites, apporte encore plus de relief à la thématique de ce festival cette année, qui est Cinéma africain et marché. Pour qu’il y ait un marché, il faut qu’il y ait des produits et des acheteurs. Est-ce que les produits sont bons ? Et est-ce que les acheteurs sont présents ?

H.M.S. :
Non, nous ne sommes pas compétitifs en fait. Ce n’est pas parce qu’il y a deux ou trois films sur le plan international qu’il faut se dire qu’on est dans le marché. L’Afrique n’existe pas comme marché, parce que tout simplement, elle n’achète pas et elle n’a rien à vendre au monde. Il y a juste deux ou trois auteurs qui arrivent à vendre leurs films. Mais cela ne fait pas une forêt.

RFI : Il y a quand même quelques exceptions. Il y a une production nigériane importante. Le Maghreb, aussi, produit des films.
 
H.M.S. : Il est vrai qu’il y a un marché, mais qui se suffit à lui-même. Le marché nigérian c’est Nollywood. Il m’est arrivé plusieurs fois de proposer mes films à des camarades nigérians. Cela ne les intéresse pas parce que c’est un marché qui vit en autarcie, qui est conquérant, mais qui ne veut pas faire place aux autres. Hollywood, Bollywood, Nollywood, même idéologie : pas de place pour les étrangers.
 
RFI : Est-ce que l’autre problème du cinéma africain, ce n’est pas son contenu et les thématiques abordées ? Beaucoup de spectateurs africains disent : « quand on voit les films africains faits en Afrique, ils nous ramènent au village », c'est-à-dire en fait, ils nous ramènent à nos conditions misérables… Et du coup, cela a un effet répulsif vis-à-vis du public. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ?
 
H.M.S. : Non… En fait, ce n’est pas tant le fait de parler de cette thématique villageoise, mais c’est plutôt le « comment traiter ces histoires-là ». Je pense que c’est dans le « comment » que cela pèse. Parce que quand il y a un bon « comment », on peut intéresser les gens. Et c’est là qu’on est en fait exclu du marché, parce qu’on ne se pose pas le « comment raconter une histoire ». Aujourd’hui, cette mondialisation, elle est là. C’est une évidence. Nul ne peut y échapper et on ne peut pas faire comme si on était dans un ghetto spécial. Et comme si par essence on ne pouvait pas avoir une parole qui pourrait toucher le monde entier. Je refuse d’entrer dans cette culture de la marge qui nous confine à une espèce de non-sens.
 
Un cinéma qui non seulement n’arrive pas à se faire financer par ces pays, qui tend la main et n’arrive pas à justifier qu’on l’aide. Et le plus terrible aujourd’hui au Fespaco, c’est que tout le monde - vous journalistes, nous cinéastes - devrait se poser la question de savoir pour quelle raison on vient au Fespaco. Découvre-t-on quelque chose de nouveau, un film intéressant, une nouvelle voix, une nouvelle musique ? Non. Presque tout ce qui est intéressant, il est découvert par d’autres festivals, parce que les autres festivals sont à la recherche. Ils veulent savoir qui a un film. Ils regardent les films, ils sont en train de labourer le terrain. Ici, personne ne laboure rien, à l’image de ces jeunes que l’on voit assis sur des bancs buvant du thé à longueur de journée, etc. Comme ça, on va vers la mort. Moi, je ne veux pas mourir. Je veux continuer à faire des films pour l’Afrique que j’aime, pour l’Afrique qui est debout, pour l’Afrique qui est digne.

Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou 2011