Au Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde est au bord de l’implosion

File d'attente pour chercher de l'eau, denrée rare dans cette zone aride.
© Stéphanie Braquehais/RFI

Dans le nord est du Kenya, le camp de Dadaab accueille plus de 300 000 réfugiés somaliens et des centaines par jour continuent à affluer en raison de la guerre qui sévit en Somalie. Officiellement, la frontière entre le Kenya et la Somalie est fermée pour des raisons de sécurité, mais le flux ne cesse pas, et la situation humanitaire et sécuritaire devient extrêmement préoccupante : manque d’eau, de nourriture, de structures d’éducation ou de santé.

De notre envoyée spéciale à Dadaab

De longs morceaux de bois sont plantés dans la terre sableuse. Bintou, un foulard noué sur la tête pour tenter tant bien que mal de se protéger du soleil assassin de la mi-journée, creuse, le corps quasiment plié en deux. Depuis deux mois qu’elle est arrivée à Dagahaley, un des trois camps du grand complexe de Dadaab, elle vivait chez des membres de sa famille, mais maintenant, il lui faut construire toute seule sa propre hutte pour abriter ses deux enfants. Dans ce camp spontané, ils sont huit mille à vivre dans des tentes de fortune qui s’éparpillent à l’infini, sans clôture, car officiellement, ils ne peuvent pas s’installer durablement ici. Son voisin, Mohamed Dahir est un vieux monsieur qui marche difficilement appuyé sur une canne, à cause de deux pieds bots vestiges d’une polio mal soignée. Il vit dans une seule tente avec deux cousines qui ont à elles deux quinze enfants. La nuit, lorsque ceux-ci veulent se soulager, il doit les accompagner. « Nous sommes entourés de hyènes qui cherchent de l’eau et des carcasses d’animaux. On est obligé de les chasser avec des bâtons ou des machettes. A la tombée de la nuit, nous avons très peur ».

Près de 320 000 réfugiés vivent à Dadaab, qui initialement a été créé pour accueillir 90 000 personnes. Le Haut commissariat aux réfugiés a entamé depuis plusieurs mois la construction d’un nouveau camp, Ifo II, mais en janvier, les autorités kenyanes ont tout suspendu. Or, le montant des investissements, puits, bâtiments scolaires en dur, se monte à 13 millions de dollars selon le HCR et pour le moment, cette vaste terre est totalement vide. Le Kenya, soucieux de sa sécurité, est de plus en plus réticent à accueillir une masse de réfugiés qui vont se servir en bois et en eau, denrée rare dans cette zone aride, où la population locale se sent laissée pour compte, face à une machine humanitaire mise au service des réfugiés.

Les réfugiés attaqués sur la route

9000 Somaliens continuent chaque mois de déferler dans le nord est du Kenya, qui a officiellement fermé la frontière depuis que l’armée éthiopienne a chassé les tribunaux islamiques fin 2006. Le camp de transit de Liboi qui servait à accueillir les demandeurs d’asile a aussi été fermé dans la foulée, du coup, le trajet pour arriver à Dadaab, situé à

Les tentes de fortune, dans les camps spontanés, se multiplient faute de place. © Stéphanie Braquehais/RFI

80 kilomètres de la frontière est devenu un parcours du combattant. « Nous avons été attaqués à deux reprises, raconte Bintou avec un débit saccadé, comme si elle tentait d’évacuer pour toujours un souvenir pénible. Une fois côté somalien, une fois côté kenyan. Des bandits armés nous ont absolument tout volé et nous ont battus, moi et les passagers ». Elle ne s’étend pas sur les sévices qu’elle a subis, mais elle garde encore à l’esprit un traumatisme très vif. « Pendant plusieurs jours, je ne pouvais plus parler, j’étais comme morte. Les autres ont dû me calmer, je ne pouvais même plus m’occuper de mes enfants ». Ce genre de témoignages n’est pas rare et déjà l’année dernière, l’organisation Human Rights Watch accusait dans un rapport la police kenyane elle-même d’exiger régulièrement de l’argent, de recourir à la violence et plusieurs fois de violer les femmes.

Insécurité dans le camp

A ces extorsions et sévices sur le trajet, s’ajoutent les incursions de différentes milices somaliennes, dont les shebab qui ont promis de frapper le sol kenyan en représailles à l’offensive militaire qui a débuté depuis une semaine sur plusieurs fronts, notamment à Mogadishu par les forces de l’Union Africaine. L’armée kenyane a mobilisé des unités d’artillerie près de Mandera pour éviter que le conflit ne déborde sur son territoire, tandis que l’armée éthiopienne tente de reprendre des positions dans la partie sud de la Somalie.

Cette insécurité est ressentie à l’intérieur même du camp. Mohamed -il ne veut pas dire son vrai nom- a échappé à un assassinat par un groupe d’hommes cagoulés chez lui à Mogadishu. Il est parvenu à s’échapper de justesse, après avoir récolté une balle dans la jambe qui n’a pas touché l’os. Il était accusé par les shebab de travailler pour le gouvernement. Il reste vague sur ses activités dans la capitale somalienne, mais il décrit en détail sa fuite. Après s’être fait soigner par des nomades avec qui il se cachait, il a marché pendant deux mois pour arriver ici. « Je sais qu’ils peuvent me retrouver n’importe où et ici, il est très facile de s’infiltrer, dit-il. Ils pourront me retrouver partout dans le monde, je sais que ma vie ne tient à pas grand chose ».
 

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