« Présence Africaine » s’installe au cœur de l’université de Dakar


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L’université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille du 11 mars au 26 juin 2011 « Présence Africaine : une tribune, un mouvement, un réseau ». Cette exposition que le public parisien a déjà pu voir au musée du quai Branly rejoint la patrie d’Alioune Diop, le fondateur de la revue. L’occasion pour les Sénégalais de redécouvrir l’importance de « Présence Africaine » dans les débats d’idée qui ont agité le monde noir de l’après-guerre.

Son portrait grand format accueille les étudiants dès le hall de la bibliothèque universitaire : Alioune Diop, intellectuel sénégalais, personnage central de l’aventure de Présence Africaine, mais qui a su se mettre en retrait pour permettre aux auteurs et aux idées de se rencontrer, de se confronter dans Présence. C’est ce rôle de passeur d’idées que l’exposition « Présence Africaine : une tribune, un mouvement, un réseau » met en avant.

« Alioune Diop a été l’homme de la rencontre, se souvient l’universitaire Amady Ali Dieng. Il avait réussi à réunir des gens qui avaient des idées tout à fait différentes, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan philosophique ou religieux. Alioune Diop n’a pas beaucoup écrit, mais il a permis aux gens d’écrire. Ca prouve une certaine générosité. C’était un homme de rencontre, c’était un homme de dialogue ».

« Présence Africaine a permis de donner la parole à tous et dans toutes les langues, explique à RFI Sarah Frioux-Salgas, la commissaire de l’exposition. C’est un fait majeur dans un monde noir qui était transnational et dans une Afrique qui avait été divisée pendant la période coloniale. La force de Présence Africaine, c’est d’avoir créé des passerelles entre les uns et les autres ».

Le projet de Présence Africaine n’est pas apparu ex-nihilo. Quand il émerge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il prolonge des débats qui ont déjà été ouverts au fil du siècle par d’autres mouvements d’idées, d’autres revues : le panafricanisme d’un Marcus Garvey ou d’un William Edward Burghardt Du Bois, le mouvement «New Negro» apparu aux Etats-Unis, à Harlem, dans les années 20 ou encore la Revue du monde noir fondée en 1931 à Paris par la Martiniquaise Paulette Nardal. « Ces différents mouvements d’idées, explique un des textes de l’exposition, sont issus des échanges entre les noirs d’Afrique, d’Amérique et d’Europe et constituent une culture noire transnationale ».

Le portrait de Nardal est là, au croisement de plusieurs lignes qui courent sur les murs de la première salle. Lignes droites qui relient les images, les dates, les citations… comme pour mettre en réseau les différents éléments. La scénographie de l’exposition se veut à l’image de son objet.

« Parler en tant que représentant d’une civilisation originale »

Les lignes se poursuivent et conduisent jusqu’à une deuxième pièce où l’on découvre d’abord les circonstances de la naissance de Présence Africaine. Alioune Diop est là, à son bureau, en noir et blanc. « L’idée remonte à 1942-43. Nous étions à Paris un certain nombre d’étudiants d’Outre-mer qui (…) nous sommes groupés pour étudier la situation et les caractères qui nous définissaient nous-mêmes », explique-t-il dans une citation extraite du premier numéro de la revue.

Le regard glisse vers une vitrine, et vers cette lettre qui témoigne d’une première tentative, avant Présence. Le projet s’intitule « Découvertes ». Le texte qui le présente date de 1946. Il est notamment signé d’Alioune Diop et de l’anthropologue Georges Balandier : « Nous sommes à Dakar un petit groupe d’amis africains qui songeons à créer un organe de rapprochement entre les uns et les autres. Il ne s’agit pas, une fois de plus, d’une entreprise à caractère politique, mais d’une action sur le plan culturel. L’Afrique française possède dès à présent des moyens d’expression dans l’ordre politique, syndical ou confessionnel. Mais l’Africain doit pouvoir parler en tant que représentant d’une civilisation originale ». Présence Africaine est déjà là, en germe.

Alioune Diop
10-10-2013 - Par Archives RFI

Le premier numéro de la revue est publié en 1947. En 1949, la maison d’édition est créée. « [Alioune Diop] s’engage dans un combat pour la reconnaissance des cultures noires qui se transforme rapidement en une lutte contre le racisme et pour la liberté culturelle, politique et économique de l’Afrique  », indique l’exposition.

Présence Africaine
édite plusieurs générations de poètes et d’écrivains, des chroniques sur l’actualité littéraire, des débats. Sans sectarisme. Il s’agit de montrer la réalité des mondes noirs, dans leur diversité. Les lignes qui courent sur les murs de l’exposition guident vers plusieurs couvertures d’ouvrages : Les nouveaux contes d’Amadou Koumba de Birago Diop, Nations nègres et Culture de Cheikh Anta Diop, Panafricanisme ou communisme de George Padmore.
L'exposition met en réseau textes, chronologies, photographies et vidéos. © RFI/Laurent Correau

Le mouvement accompagne également la lutte anticoloniale. Avec des textes qui vont parfois fâcher les autorités. Un exemplaire du Sang de Bandoeng signé par la FEANF, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, est exposé dans une vitrine. Un rescapé : le livre avait été saisi par les autorités françaises car il critiquait l’attitude française en Algérie.

Présence africaine va par ailleurs s’intéresser à la situation dans les Antilles, à la condition des noirs américains ou à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. La revue retranscrit en 1963 le procès de Nelson Mandela.

Du congrès des intellectuels au festival des arts nègres

La vie de Présence Africaine sera marquée par trois temps forts sur lesquels l’exposition revient dans le détail : le premier Congrès des artistes et écrivains noirs de 1956, le second congrès en 1959 et le Festival mondial des arts nègres de 1966.

Le premier rendez-vous est fondateur. Alioune Diop le présente comme le pendant culturel de la conférence afro-asiatique qui a eu lieu en Indonésie en avril 1955. « Si depuis la fin de la guerre, écrit-il, la rencontre de Bandoeng constitue pour les consciences non-européennes, l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce Congrès mondial des hommes de culture noire représentera le second événement de cette décade ». La liste des délégués et des intervenants au congrès est là, au cœur de l’exposition, comme un hommage.

Le second congrès, accueilli par la ville de Rome, cherche à construire une politique culturelle, scientifique et éducative commune autour du thème « Unité et Responsabilité ».

1959 : l’heure des changements est proche

«L’indépendance de l’Afrique, l’unité de l’Afrique avance à grande allure du fond de l’horizon et l’heure à sonné de ‘pousser d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées’ », écrit à l’occasion de la rencontre Jacques Rabemananjara.

Vient enfin le pemier Festival mondial des arts nègres. Il fait suite à une recommandation du congrès de 59 : organiser en Afrique un festival dans lequel on trouverait du chant, de la danse, du théâtre et une exposition d’art. Il est initialement prévu que le festival ait lieu en 1961 pour le premier anniversaire de l’indépendance du Sénégal. Il faudra en fait attendre 1966.

Le «musée dynamique» installé dans l’actuel bâtiment de la Cour suprême accueille l’exposition «Art nègre : sources, évolutions, expansion» qui accueille des œuvres venues de collections du monde entier. Le Palais de justice abrite l’exposition «Tendances et confrontations» d’Iba Ndiaye. Il y a également un colloque, «Fonction et signification de l’art nègre dans la vie du peuple et pour le peuple». La voix de Malraux, qui prend la parole lors de la rencontre, résonne encore 45 ans plus tard.

André Malraux , ministre français de la Culture de 1959 à 1969
10-10-2013 - Par Archives RFI


Du quai Branly à l’UCAD

L’exposition «Présence Africaine. Une tribune, un mouvement, un réseau» a été installée au musée du quai Branly, à Paris, de novembre 2009 à fin janvier 2010. Le musée et la fondation Total (qui parraine l’exposition), ont jugé important de la rendre également disponible au public sénégalais, pour lui permettre de se réapproprier un mouvement intellectuel qui a marqué les débats intellectuels du monde noir. L’institut français Léopold Sédar Senghor et l’ambassade de France se sont associés à l’opération.

Mariétou Diongue Diop, la directrice de la bibliothèque universitaire de l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop) qui accueille l’exposition, se félicite de cette opportunité. Car -c’est un paradoxe- Alioune Diop et Présence Africaine restent encore largement méconnus dans le monde francophone en général et au Sénégal en particulier : «Alioune Diop, déplore-t-elle, n’est pas bien connu au Sénégal, et c’est un sort réservé de manière générale à tous les grands intellectuels que compte ce continent africain. Les programmes font l’impasse totale… et donc vous pouvez faire le tour des écoles, interroger les élèves, ils vous parleront de Descartes mais ils ne vous parleront certainement pas ni d’Alioune Diop, ni de Cheikh Anta Diop…»