Jean Ping explique la position de l'UA sur le conflit en Libye


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Jean Ping, le Président de la Commission de l'Union africaine s'exprime sur la guerre en Libye. De passage à Paris, il accorde, pour la première fois, et à notre antenne, un entretien sur le conflit en Libye et sur la position de l’Union africaine. Il tente une médiation entre les deux parties libyennes et essaie de faire avancer son projet d'un sommet sur ce pays, initialement prévu ce vendredi 25 mars 2011 à Addis-Abeba.

 

RFI : Samedi dernier à Nouakchott, le Comité de l’Union africaine a appelé à la cessation immédiate des hostilités en Libye. Est-ce que ça veut dire que vous êtes contre l’opération militaire internationale en Libye actuellement ?
 
Jean Ping : Je crois qu’il y a beaucoup de confusion. Tout ce qu’on a fait à Nouakchott est déprogrammé depuis le 10 mars. C'est-à-dire une semaine avant les décisions du Conseil de sécurité de l’Onu. La 10 mars, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a déclaré qu’il faut rejeter une intervention extérieure, qu’il faut une cessation immédiate des hostilités internes, qu’il faut aider à l’évacuation des étrangers y compris les travailleurs africains, étrangers en Libye, et qu’il faut que les aspirations du peuple libyen à la démocratie, à la liberté, soient prises en compte. 
 
Vous savez que nous devions nous rendre en Libye et ensuite à Benghazi. Le dimanche nous devions être en Libye et le lundi à Benghazi, pour discuter avec le Conseil national de transition. Puis le Conseil de sécurité a pris sa décision, à l’Onu le 17. Et à Paris une réunion a eu lieu, pour engager immédiatement les hostilités.
 
Donc nous ne pouvions pas nous rendre en Libye ! On ne peut pas se rendre à Benghazi ! On a organisé une réunion le vendredi 25 mars, à Addis-Abeba, où les Libyens de Tripoli et de Benghazi sont invités à prendre part à une rencontre avec des membres du Conseil de sécurité et les membres de l’Union européenne, la Ligue arabe, etc. Nous avons donc un calendrier clair.
 
RFI : Il y a votre initiative diplomatique, mais à côté de cela, il y a cette opération militaire internationale. Quelle est votre position ?
 
J.P : La position de l’Union africaine est claire. Elle a été exprimée le 10 mars. Ensuite, trois membres africains du Conseil de sécurité de l’Onu - à savoir l’Afrique du sud, le Nigéria et le Gabon - ont voté pour. 
 
RFI : Pour la résolution ?
 
J. P. : Ils auraient pu s’abstenir. Ils ont voté pour. En dépit du fait que la décision que nous avions prise le 10 mars – sept jours avant cette réunion – indiquait clairement que nous ne sommes pas pour une intervention militaire extérieure. Et lorsqu’on leur demande, ils nous expliquent qu’ils ont été obligés, dans les circonstances de négociations et de recherche d’un consensus, ils ont été amenés à voter oui. Je crois même que quelques Etats sont en train de s’expliquer, quelques Etats parmi les trois.
 
RFI : Vous pensez à l’Afrique du sud et au Gabon ?
 
J.P : Oui. 
 
RFI : Ils auraient préféré voter non ou s’abstenir ?
 
J. P : Oui. Ils expliquent très bien qu’ils ont voté, mais dans le sens de la compréhension de la décision de l’Union africaine. 
 
RFI : Alors cela veut dire que le 17 mars, en votant pour cette résolution de l’Onu, ces trois pays africains ont engagé l’Union africaine en faveur de cette intervention militaire ?
 
J.P : Nous n’allons pas nous opposer à une décision prise par la communauté internationale. Nous avons marqué nos réserves. Voyez-vous, à la réunion de Paris par exemple, aucun Africain n’était présent. La Ligue arabe était présente, mais l’Union africaine n’était pas là.
 
Et lorsque l’Union européenne et les autres préparaient la résolution et l’application personne n’est venu nous voir. Madame Ashton est allée au Caire ; elle n’est jamais venue nous voir. Même le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé est allé au Caire. Personne n’est venu nous voir ! 
 
RFI : C’est aussi un petit peu pour cela que vous êtes resté à Nouakchott et n’êtes pas venu à Paris, le 19 mars ?
 
J.P : En partie. Parce qu’à Nouakchott nous avions un programme en cours. On nous dit : « interrompez votre programme, venez à Paris ». Pour quoi faire ? On ne sait pas très bien. 
 
RFI : Vous ne vouliez pas faire de la figuration en quelque sorte.
 
J.P : Parce que je crois que notre cher Amr Moussa [secrétaire de la Ligue arabe],  était là pour le déjeuner et la photo. Et c’est tout. Et nous, on ne voulait pas faire ça. 
 
RFI : Et vous vous dites : « Jean Ping n’ira pas faire de la figuration ».
 
J.P : Exactement. 
 
RFI : Sur le fond, ce que disent les populations civiles de Benghazi, c’est que s’il n’y avait pas eu les frappes aériennes de la coalition, samedi soir dernier, sur l’armée libyenne, eh bien la ville de Benghazi aurait été reprise par l’armée libyenne et il y aurait eu un bain de sang.
 
J. P. : Je crois qu’ils ont cette interprétation, qui est sans doute juste. Je ne peux pas me prononcer là-dessus. Mais la différence qu’il y avait entre les événements en Libye, en Tunisie et en Egypte, c’est qu’en Tunisie la « révolution du jasmin » c’était une révolution pacifique. Personne n’est allé avec des chars du côté des jeunes révolutionnaires. En Libye c’était deux forces militaires. De chaque côté, il y avait de l’armement lourd ! Des chars ! Donc, ça s’apparentait beaucoup plus à une guerre civile. Et les risques, c’était la partition et la « somalisation » du pays. 
 
RFI : A votre avis, est-ce que cette intervention militaire internationale en Libye peut faire avancer une solution, ou au contraire la retarder ?
 
J.P : Je crois que c’est la raison pour laquelle je suis là également. Vous avez noté, avant votre arrivée, que j’étais en train de m’entretenir avec un envoyé spécial de Madame Ashton. Je me suis entretenu avec Alain Juppé et le secrétaire général de l’Onu, pour savoir quels sont les objectifs qu’ils ont visés et quelle est la phase suivante. Si l’étape suivante consiste à utiliser la diplomatie, c’est la voie que nous préconisons et nous y sommes déjà. 
 
RFI : Donc votre priorité aujourd’hui, c’est de réunir autour d’une table les partisans et les adversaires du colonel Kadhafi !
 
J.P : Cela a toujours été le plan de départ. Je vous le réaffirme !Il a été décidé le 10 mars par les chefs d’Etat. Nous ne sommes pas sortis de ce calendrier fixé par les chefs d’Etat. 
 
RFI : Ce que disent les adversaires du colonel Kadhafi, au Conseil national de transition, c’est qu’il n’y a rien à négocier avec ce Monsieur, qui est un menteur. Ils refusent toute négociation. Est-ce que ce n’est pas un problème pour vous ?
 
J.P : Vous savez, nous, nous parlons avec eux. Nous savons qu’ils ont accepté de nous recevoir, comme Kadhafi. Les autorités de Tripoli, ont accepté de nous recevoir. Donc c’est à partir de là que les choses vont s’engager. 
 
RFI : Vous prônez donc une solution politique. Est-ce que ça veut dire que vous souhaitez que le colonel Kadhafi reste au pouvoir ?
 
J. P : Non! Nous souhaitons une chose : c’est qu’on réponde aux aspirations du peuple libyen, à la démocratie, à la liberté, à l’Etat de droit. Et pour y arriver, nous pensons qu’il faut engager une négociation. Mais n’allez surtout pas imaginer que nous voulons que les choses restent en l’état ! Ce n’est pas possible ! 
 
RFI : Le Conseil national de transition dit que jamais le colonel Kadhafi n’acceptera le verdict des urnes.
 
J.P : Oui. Beaucoup de gens le disent. Des pays africains vont même plus loin ; qu’il n’acceptera rien du tout. C’est tout à fait possible et c’est ce que nous cherchons à voir. 
 
RFI : Et c’est pour ça que vous voulez parler avec lui ?
 
J.P : Exactement. 
 
RFI : Mais ce sommet du 25 c’est demain ! Il sera nécessairement reporté. Est-ce que vous avez déjà une autre date indicative ?
 
J.P : Non. Pourquoi vous voulez que ce soit reporté ? La partie libyenne a accepté, il y a trois jours, l’intégralité de ce que je viens de vous dire. Pas seulement le cessez-le-feu, mais y compris le paragraphe 4 quant à la légitimité des aspirations du peuple libyen, à la démocratie, à la réforme politique et à la sécurité. 
 
RFI : Vous dites que le camp Kadhafi a accepté de venir à cette réunion à Addis-Abeba. En revanche, vous n’avez toujours pas de réponse du Conseil national de transition de Benghazi.
 
J.P : Nous attendons l’acceptation formelle des gens de Benghazi, pour venir à Addis-Abeba. S’ils ne viennent pas à Addis-Abeba… Nous leur avons proposé de les rencontrer, soit à Benghazi, soit au Caire, soit à Tunis. Comme je vous l’ai dit, dès mon entrée en fonction, je ne suis ni pour la précipitation, ni pour la diplomatie du mégaphone.