Côte d'Ivoire : Amnesty international et le CICR dénoncent des massacres de très grande envergure dans l'Ouest ivoirien

Pour Amnesty international des exactions ont été commises par les deux camps en Côte d'Ivoire.
© REUTERS/Luc Gnago

L’avancée des Forces républicaines, fidèles à Alassane Ouattara, s’accompagne de massacres de grande ampleur s’inquiète Amnesty international, en particulier dans l'Ouest, à Duékoué,  où le Comité international de la croix rouge parle de 800 morts. Selon Amnesty certains des actes commis par les hommes armés des deux camps, en particulier les Forces pro-Ouattara, sont des crimes de guerre. Salvator Saguès, un des responsables Afrique d’Amnesty international répond aux questions de RFI.

On nous dit que ce sont des civils, ce qui reste à prouver

Sidiki Konaté
03-04-2011

La Côte d’Ivoire s’enfonce à nouveau dans la guerre et redécouvre ses petits crimes et ses grandes horreurs. A l’ouest du pays, dans la ville de Duékoué, selon le CICR, au moins 800 personnes ont été tuées dans des violences intercommunautaires durant les derniers jours de mars.

Dans ce massacre de grande ampleur, une bonne source explique que toutes les communautés, mais surtout toutes les forces belligérantes, sont à blâmer. Avant de s’interroger : que faisaient les casques bleus présents sur place ?

« Il y a tellement de corps, qu’il faudra plusieurs jours pour tous les ramasser », dit le communiqué de l’organisation. Le CICR parle de violences intercommunautaires, mais ce massacre a eu lieu le jour même de la prise de la ville, par les forces fidèles à Alassane Ouattara. Des combattants que le Haut commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme, ou encore Amnesty International, accusent de graves exactions dans plusieurs cas. Amnesty parlant même carrément de « crime de guerre ».

Globalement, l’ONG qui accuse aussi les pro-Gbagbo d’avoir eux aussi commis des tueries, redoute des règlements de comptes interethniques à grande échelle.
Ce qui est certain, c’est que l’ouest ivoirien, proche du Libéria, est une région instable, où des violences et d’importants déplacements de population sont signalés depuis plusieurs semaines.

Rien qu’à Duékoué, le CICR précise que des dizaines de milliers de civils se sont enfuis ces derniers jours. Le CICR qui face à l’horreur de cette tuerie, parle d’un événement particulièrement choquant par son ampleur et sa brutalité.


RFI: Quelle est le bilan des violences de ces derners jours en Côte d'Ivoire? 

Salvador Saguès : Le bilan est très difficile, mais ce que nous savons, parce que nous avons une équipe sur place, c’est qu’effectivement qu’il y a des échanges à l’arme lourde, qui se concentrent maintenant autour du palais de Laurent Gbagbo, il y a des pillages… La prison principale d’Abidjan s’est vidée, donc il y a déjà ces détenus qui sont libérés.

Je pense qu’il y a des éléments incontrôlés des deux parties, qui profitent du chaos pour s’en prendre à la population. Et c’est vrai que dans cette situation, où personne ne sait encore qui détient le pouvoir, toute personne mal intentionnée peut profiter de la situation. Il y a une capitale de près de cinq ou six millions d’habitants, qui est vraiment dans un état de chaos total, avec des éléments incontrôlés, qui se livrent à des actes graves.

Ce que nous demandons, nous surtout à l’Onuci ; comme vous savez, il y a dix mille hommes des Nations unies en Côte d’Ivoire, qui ont un mandat de protection de la population civile, il y a à peu près deux à trois cent mille, voire quatre cents mille personnes, qui ont fui leur quartier et qui se trouvent soit dans d’autres lieux, soit hors d’Abidjan, sans eau, sans électricité, sans hébergement… Il y a des enfants, il y a des femmes… Les humanitaires font ce qu’ils peuvent, mais il est très difficile de se rendre dans certains quartiers d’Abidjan, parce qu’on tire encore. Et donc, il y a réellement une urgence humanitaire, pour venir en aide à ces personnes qui ont tout perdu.

RFI : Est-ce que vous savez si les forces pro-Ouattara ou pro-Gbagbo s’en prennent aux

civils ?

Salvador Saguès : Absolument. Les deux forces s’en prennent aux civils. Au cours des derniers jours, il y a eu énormément de barrages mis en place par des jeunes patriotes proches de Laurent Gbagbo, qui s’en sont pris à la population. Les forces pro-Gbagbo s’en sont pris à des personnes qu’ils considéraient comme ce qu’ils appellent « des rebelles ». Et leur manière d’en finir avec elles, c’est de mettre un pneu autour de leur cou, et d’enflammer le pneu. Donc on a eu plusieurs cas d’hommes qui ont vraiment été brûlés vifs sous les yeux de population.

Les forces proches d’Alassane Ouattara, notamment un commando qui s’appelle le « commando invisible » dans le nord de la ville, commet des exactions extrêmement graves sur la population. Le « commando invisible » a mené il y a quelques jours un raid sur un petit village, au nord d’Abidjan, qui s’appelle « Anonkoi », où ils ont tué une quarantaine de personnes dans des conditions réellement atroces. Il y a vraiment un risque maintenant, de règlement de comptes, entre différents groupes politiques ou ethniques. Et on est vraiment au bord d’un conflit très grave.

RFI : Le Haut commissariat de l’Onu aux droits de l’Homme dénonce de graves violations des droits de l’Homme, justement, par les forces pro-Ouattara dans l’ouest du pays. Est-ce que vous avez des informations ?

Salvador Saguès : Tout à fait. Nous avons des informations, surtout à Duékoué. A environ six cent kilomètres à l’ouest d’Abidjan, lorsque les forces républicaines proches d’Alassane Ouattara ont pris la ville, ils s’en sont pris aux populations guéré, qui sont une ethnie proche de Laurent Gbagbo, et ont tué plusieurs personnes, y compris des pasteurs, y compris des fidèles dans une église. C’est gravissime !

RFI : Combien y-a-t-il eu de morts ?

Salvador Saguès : Nous on en a recensé quelques dizaines, mais c’est très difficile de dire… Des femmes ont été violées… Et nous appelons notamment Alassane Ouattara, qui est actuellement en position de donner des ordres aux forces républicaines, de leur envoyer un message très clair ; d’arrêter de s’en prendre aux populations civiles, parce qu’on est vraiment en présence, dans certains cas, de réels crimes de guerre.

RFI : Il y a aurait des dizaines de milliers de personnes à la mission catholique de Duékoué ?

Salvador Saguès : Absolument. Sans eau, sans électricité… Ces gens ont tout perdu. Maintenant, à peine l’Onuci les a protégés, mais durant plusieurs jours il y avait deux ou trois prêtres qui étaient là, et ces personnes n’étaient protégées par personne ! Je pense que dans d’autres endroits, il y a eu aussi ce gendre de choses, et il faut vraiment qu’une enquête internationale, très vite, fasse la lumière sur ces choses.

Si les populations ne sont pas rassurées immédiatement là-dessus, il va y avoir des règlements de comptes entre populations, qui, sachant qu’elles ne sont pas protégées, vont prendre des armes, vont prendre des machettes, et vont attaquer les voisins d’une autre ethnie.

RFI : Qu’en est-il des forces pro-Gbagbo ?

Salvador Saguès : Les deux camps s’en prennent à des populations civiles et les forces pro-Gbagbo comprennent des mercenaires libériens, qui sont des éléments incontrôlés. On parle également d’enfants soldats de moins de dix-huit ans qui sont recrutés, et qui commettent des violations vraiment très graves.

Nous craignons qu’une fois que la situation se sera calmée – et on l’espère le plus vite possible – à Abidjan, nous craignons effectivement que notamment dans l’ouest du pays, où les populations vivent ensemble, sont imbriquées ensemble, mais connaissent des tensions intercommunautaires anciennes, il y ait vraiment des massacres à grande échelle dans les jours qui viennent.

Mais nous appelons la communauté internationale à faire le maximum, pour que l’Onuci et d’autres forces, protègent les populations, et que les forces républicaines loyales à Alassane Ouattara, protègent ces populations. Sinon on va au-devant de très grands massacres !


Human Rights Watch (HRW) a accusé samedi 2 avril 2011 des milices et mercenaires libériens soutenant Laurent Gbagbo d'avoir « massacré » des immigrés ouest-africains en Côte d'Ivoire, dont « au moins 37 » en un jour, le 22 mars dans une localité de l'ouest du pays.

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