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Egypte

Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au CNRS, analyse l'évolution politique en Egypte


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L'ancien rais égyptien Hosni Moubarak et ses deux fils, Alaa et Gamal  sont dans le collimateur de la justice et des nouvelles autorités du pays. Ils sont tous les trois en détention pourune quinzaine de jours. Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l’Egypte décryptye sur notre antenne les orienations nouvelles de la poltique en Egypte

Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l’Egypte évoque sur notre antenne les nouvelles décisions prises contre le clan de l’ancien président Moubarak. Ces deux fils, Alaa et Gamal, ont été placé en détention pour quinze jours en même temps que l’ancien raïs lui-même. Deux mois après sa chute que signifie cette décision ?

Jean-Noël Ferrié: Il faut replacer cette décision dans le contexte. L’armée des Frères musulmans, les membres du régime tel qu’il s’est conservé, sont sur une logique de clôture de la période de crise. Et il y a effectivement des gens qui sont opposés à cette clôture et qui veulent, entre guillemets, que la révolution continue.
Le régime a marqué un point, avec l’adoption de réformes constitutionnelles. Et les gens qui sont ennemis de cette sorte de normalisation et de retour au calme, toujours entre guillemets, ont contrattaqué en demandant que l’on mette Moubarak en jugement. C’est un slogan simple, un slogan facile, donc qui peut attirer beaucoup de monde autour de lui. Mais qui d’une certaine manière, me semble-t-il, rend service au régime, il rend service aux militaires, parce que cette demande fait peser sur Moubarak la responsabilité complète de trente ans de régime autoritaire. Et d’une certaine manière dédouane tous les autres – c'est-à-dire tous ceux qui sont encore là – de leur responsabilité vis-à-vis du régime.

Par une sorte de paradoxe, les poursuites contre Moubarak pourraient être une aubaine pour l’armée, parce que cela la dédouanerait de la participation à l’autoritarisme. Ca ferait que l’autoritarisme en Egypte serait quelque chose de comparable avec l’autoritarisme en Tunisie. C'est-à-dire Ben Ali et un clan autour de lui, qui aurait entièrement corrompu le système, et tous les autres en quelque sorte, n’auraient pas participé au régime tel qu’il est. Alors je pense qu’il y a un problème de ce point de vue.

RFI : Et dans ce contexte, est-ce qu’on peut imaginer des actions qui viseraient d’autres membres du clan Moubarak ou bien est-ce que cela risque, à votre avis, de se limiter uniquement à Hosni Moubarak et à ses fils ?
J.N.F.:
Là aussi on est dans une logique de limitation. Pour les militaires et pour les gens qui sont autour d’eux, l’idée c’est : « on a commencé à sacrifier Moubarak, on continue à sacrifier Moubarak, parce qu’il ne compte plus sur l’échiquier politique, et on va peut-être pouvoir éviter un prolongement au-delà de la demande de réparation et de procès pour corruption… Parce que si on passe au-delà de Moubarak, on ne sait pas quelles limites ça peut atteindre. Tous les gens qui sont actuellement au pouvoir ont participé d’une manière ou d’une autre à la distribution d’avantages – qui à l’époque paraissait normal, ils ont participé d’une manière ou d’une autre, à la répression des formes d’opposition, et y compris le maréchal Tantaoui, qui est ministre depuis des décennies.

RFI : Si seul Hosni Moubarak était visé, s’il y avait un procès de l’ancien dirigeant, quels seraient les enjeux de ce procès, et est-ce qu’il porterait uniquement sur la répression de la contestation au début de l’année, ou bien, sur toute l’action d’Hosni Moubarak, lorsqu’il était au pouvoir ?
J.N.F.:
Oh, je pense qu’il y aurait une tendance à commencer par la répression en janvier, mais si on est sur la répression en janvier, on va passer sur l’ensemble du contrôle de la vie politique par le régime. Et l’enjeu c’est ce que je vous disais. Ce serait pour les militaires, de faire porter toutes la responsabilité sur Moubarak. C'est-à-dire que tous les gens qui souhaitent une normalisation, seront naturellement tentés par le fait de faire porter la responsabilité sur Moubarak, et finalement l’affaire est réglée. Les choses peuvent continuer à être non pas comme avant, mais continuer à être, avec des changements moyens ou des réformes de moyenne portée.

RFI : En dehors de ce que veulent les militaires, quel est le sentiment général des Egyptiens à propos d’un tel procès ?
J.N.F.:
Ecoutez, ça c’est difficile à savoir, surtout du fait que je suis à Rabat et pas au Caire. Il y a effectivement une partie de l’opinion qui pense qu’il faut faire rendre gorge aux gouvernants. C’est évident. Simplement, le problème de cette attitude c’est qu’elle confond la responsabilité d’une personne avec celle d’un système. A force de se focaliser sur Moubarak, il est possible que des réformateurs, l es révolutionnaires ou des progressistes, finissent par perdre de vue l’essentiel. C'est-à-dire la mise en place d’un système réellement démocratique, avec des changements réels.

RFI : On peut aussi se poser la question de la réaction des Frères musulmans. Quel est leur intérêt et leur position dans cette affaire ?
J.N.F.
: Les Frères musulmans ont une position qui est ambivalente. Ils sont pour la clôture de la période actuelle, parce qu’ils pensent en avoir retiré des fruits. Ils pensent que s’il y a des élections législatives en septembre ils seront en très, très bonne place. Ils n’ont pas envie, à proprement parler, qu’une période d’instabilité puisse les priver de la situation prédominante qu’ils espèrent avoir. Mais en même temps, ils ont des comptes à régler avec Hosni Moubarak qui effectivement, durant sa présidence n’a pas été tendre avec eux. Donc ils sont dans la position ambivalente de vouloir à la fois un retour au calme, et en même temps des poursuites contre Moubarak.

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