Alassane Ouattara: «C'est Guillaume Soro qui formera le prochain gouvernement»

Alassane Ouattara répond à Vanessa Burggraf de France 24 et Christophe Boisbouvier de RFI.
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Au lendemain de son investiture officielle, le président de la Côte d'Ivoire Alassane Ouattara a accordé dimanche 22 mai 2011 un entretien exclusif à RFI et à la chaîne France 24. Dans son discours de Yamoussoukro, le nouveau chef de l’Etat ivoirien a prôné le rassemblement. Comment compte-t-il relever les nombreux défis économiques, sociaux, sécuritaires auxquels est confronté son pays ? La reconduction de Guillaume Soro au poste de Premier ministre est l'un des points forts de cet entretien.

Alassane Ouattara répond à Vanessa Burggraf de France 24 et Christophe Boisbouvier de RFI.

RFI : Le samedi 9 avril, vous êtes reclus à l’hôtel du Golf. Des mortiers tombent sur votre hôtel.

Alassane Ouattara : Tout à fait.

RFI : Le lendemain dimanche 10 avril, il est 9 heures du matin et vous appelez Nicolas Sarkozy que vous connaissez depuis 15 ans. Dans ces cas-là, est-ce que l’amitié compte ?

A.O. : Non, j’ai appelé Nicolas Sarkozy, mais j’ai appelé également Ban Ki-moon. Une résolution a été adoptée, 1975, qui interdit l’utilisation des armes lourdes et Gbagbo utilise des armes lourdes tranquillement. Il faut être logique. La communauté internationale devait assumer et Ban Ki-moon n’a pas pris cette décision sans avoir consulté les membres du Conseil de sécurité qui ont donné leur accord à l’unanimité. La France a tout simplement agi dans le cadre de son mandat. Si elle ne l’avait pas fait, elle aurait été en faute.

Nous sommes d'accord avec le président Bédié pour reconduire Guillaume Soro dans ses fonctions.

Alassane Ouattara
22-05-2011

France 24 : La force Licorne a joué un rôle décisif dans le dénouement de cette crise. C’est vous qui l’avez dit. Que répondez-vous aujourd’hui à vos adversaires qui affirment que vous avez été installé par des puissances étrangères ?

A.O. : Parce qu’ils ne connaissent pas la réalité. Les Ivoiriens sont fiers d’avoir mené ce combat. Ce ne sont pas les forces françaises ni onusiennes qui ont permis de rentrer jusqu’à Abidjan où Laurent Gbagbo avait des armes de destruction massive sans lesquelles il n’était rien du tout. C’est ce qui s’est passé. Et d’ailleurs, l’accueil qui a été réservé au président Sarkozy, l’intensité de cet attachement, n’est que le reflet également des liens très forts entre la France et la Côte d’Ivoire. Ce sont des liens historiques. Souvenez-vous que Félix Houphouët-Boigny a été ministre d’Etat sous la IV ème République et que le président François Mitterrand était son ministre délégué. Donc, qu’on arrête. Nous sommes très fiers des relations privilégiées que nous avons avec la France. Si c’est à renforcer parce que c’est déjà très fort, nous le ferons parce que nous sommes attachés à ces liens historiques.

RFI : Ce samedi 21 mai, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il allait maintenir une base militaire française à Port-Boué, donc à Abidjan. C’est une surprise. Est-ce une demande qui vient de vous ?

A.O. : Oui. Le président Henri Konan Bédié et moi avions saisi déjà les autorités françaises en son temps pour que la base soit maintenue. Sous prétexte de choses que je ne qualifierai pas, mon prédécesseur avait demandé le départ de la base du 43ème Bima. Vous savez la Côte d’Ivoire est un lieu très important en Afrique de l’Ouest. Nous sommes tout de même au centre de l’Union économique et monétaire, nous sommes la deuxième puissance au sein de la Cédéao (Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest). Nous avons une coopération très étroite avec des pays comme le Burkina Faso, le Mali où il y a des menaces de terrorisme. Donc, nous pouvons dire que l’influence collective avec nos partenaires va jusqu’aux frontières de l’Algérie et d’autres pays où le terrorisme quand même est une menace. Alors pourquoi retirer la base militaire de la Côte d’Ivoire ? Je trouve que c’est un instrument important contre le terrorisme. Il faut que cette base soit renforcée. Il faut que toute cette sous-région soit en paix et soit protégée parce que nous n’avons pas les moyens de renseignements ou le suivi pour régler ces problèmes terroristes.

RFI : Mais vous ne craignez pas qu’on parle de Françafrique ?

A.O. : Mais non, c’est plutôt l’Afrique qui demande cela et l’Afrique fait partie du monde. Pourquoi voulez-vous chaque fois singulariser l’Afrique ? Les Etats-Unis ont des bases dans d’autres pays. En quoi cela gêne ? Des bases au Moyen-Orient et cela ne gêne pas. Quand il s’agit de protéger l’Afrique, on en fait un complexe. Nous, nous n’avons pas de complexe.

France 24 : Lors de votre discours d’investiture, vous avez beaucoup parlé de réconciliation mais on a peu entendu le mot « pardon ». Peut-on se réconcilier sans pardonner ?

A.O. : Non, point du tout. On doit se réconcilier dans le dialogue. Ce dialogue doit être empreint de vérité. C’est pour cela que nous avons appelé notre commission « dialogue-vérité-réconciliation ». Il faut que nous ayons un processus de justice positive et de justice, je dirais, négative. La positive, c’est le pardon. La négative, c’est de punir les crimes les plus graves. Il faut bannir l’impunité en Côte d’Ivoire. Cela était un problème central des difficultés de notre pays et nous allons pardonner ce que nous pouvons pardonner. Cela dépendra des recommandations de la commission mais parallèlement le processus judicaire va continuer. Les crimes graves seront punis.

France 24 : Concernant Laurent Gbagbo qui est toujours à Korhogo dans le nord du pays, par qui sera-t-il jugé ? Par la Cour pénale internationale ou par des tribunaux ivoiriens ?

A.O. : Il y aura deux catégories. La corruption, la déstabilisation, la confiscation du pouvoir après les résultats des élections, les forfaitures etc… Tout ça peut être jugé par les tribunaux ivoiriens. Mais à côté, nous avons tout de même des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, des crimes de sang. Nous pensons et nous demandons que ce soit la Cour pénale internationale.

France 24 : Donc Laurent Gbagbo ira à la CPI.

A.O. : Oui mais pas seulement lui, d’autres aussi. J’ai d’ailleurs déjà fait une demande écrite.

Notre dossier spécial : les défis de Ouattara

RFI : Parmi les chefs d’Etat que vous avez reçus ce 21 mai, certains ne vous ont-ils pas conseillé de laisser tomber ?

A.O. : Non, pas du tout. Aucun. J’ai eu un dîner restreint avec les chefs d’Etat, y compris le président de l’Union africaine. J’ai discuté avec le président de la Cédéao, de l’UEMOA (l'Union économique et monétaire d'Afrique de l'Ouest). C’est trop grave ce qui est arrivé. Pourquoi certains chefs d’Etat devraient être devant la Cour pénale internationale pour ce qu’ils ont fait et que Laurent Gbagbo ne le soit pas ?

RFI : Ne craignez-vous pas qu’à l’occasion d’un procès à Abidjan, Laurent Gbagbo s’en serve comme une tribune politique ?

A.O. : Je crois qu’il n’a aucune influence. Il a maintenu les gens par la terreur et l’argent. Mais, maintenant qu’il est dépouillé des moyens de l’Etat, il sera jugé sur ces questions de manière tout à fait normale. D’ailleurs ce que je crains, c’est que peut-être il y ait une tentative d’enlèvement ou peut-être de violence à son endroit. Et c’est pour cela que je l’ai envoyé à Korhogo, pour le protéger. Mais il sera jugé.

France 24 : Vos hommes, les RFCI (Forces républicaines de Côte d'Ivoire), ont commis également des exactions, notamment dans l’ouest du pays à Duékoué. Vous avez dit qu’il n’y aura pas d’impunité pour ces hommes-là.

A.O. : Tout à fait.

France 24 : Ces hommes ont-ils déjà été arrêtés ?

A.O. : Non, il faut d’abord faire le point, que nous sachions ce qui s’est passé. Nous avons diligenté le procureur de cette région qui allait faire des investigations. J’ai demandé à la Commission des droits de l’homme de faire également une enquête. Et donc, à l’issue de ces enquêtes, tous ceux qui auront des choses à se reprocher, à qui on reprocherait des crimes seront jugés. Tous les Ivoiriens sont égaux devant la loi. Il n’y aura pas d’exception.

France 24 : Pas d’impunité également pour ceux qui ont tué Ibrahim Coulibaly, le chef du commando invisible, qui vous a soutenu lors de la bataille d’Abidjan et qui a été tué par vos hommes. Il n’y aura pas non plus d’impunité pour les commanditaires ?

A.O. : Non. Vous allez trop vite. Le corps d’Ibrahim Coulibaly a été autopsié. Les circonstances de la mort doivent être bien clarifiées. C’est une bataille qui a conduit à sa mort. Et nous verrons comment les choses se sont passées. Il y aura une enquête approfondie et, en fonction des résultats, nous prendrons des mesures nécessaires.

RFI : Mais n’avez-vous pas demandé à ce qu’il soit fait prisonnier, comme Laurent Gbagbo ?

A.O. : Bien sûr ! Quand Laurent Gbagbo a été arrêté, sa première phrase a été de dire « ne me tuez pas ». Les gens lui ont dit « le président nous a dit que de toute façon on ne doit pas toucher à un seul de vos cheveux ». Apparemment, on m’a dit que les hommes d’Ibrahim Coulibaly ont riposté en tirant sur les FRCI. Mais je préfère ne pas rentrer dans ces détails. Laissons l’enquête suivre son cours et nous en tirerons toutes les conséquences.

France 24 : Que répondez-vous à ceux qui disent que vous ne contrôlez pas vos troupes ?

A.O. : La Côte d’Ivoire a été divisée. C’était un Etat de désordre. Mais Abidjan est quand même apaisée maintenant, en un mois !

RFI : Dans certains quartiers comme Yopougon, beaucoup d’habitants n’osent pas sortir de chez eux. Ils sont terrorisés notamment par les FRCI. Allez-vous les remettre au pas ?

A.O. : Quand les miliciens ont été dégagés des neuf autres quartiers d’Abidjan, ils se sont tous retrouvés à Yopougon, par dizaines de milliers. Il y avait des complices chez qui ils cachaient des armes, des armes lourdes. Donc, il fallait faire un travail d’assainissement et c’est ce qui s’est passé. Maintenant, la paix est revenue à Yopougon. Nous veillons ce que la police et la gendarmerie reprennent leur activité de protection et de maintien de l’ordre.

France 24 : Avez –vous des nouvelles des deux Français, du Malaisien et du Béninois, qui ont été enlevés le 4 avril dernier à Abidjan ?

A.O. : Nous suivons cette question de très près. Nous avons eu quelques éléments puisque certains miliciens qui les ont enlevés ont pu être arrêtés. Ils nous ont indiqué les chefs de bandes. Nous remontons la filière, mais je préfère m’en tenir à cela pour le moment.

France 24 : L’enquête avance ?

A.O. : Oui.

RFI : Dans votre discours du 21 mai, vous n’avez pas cité le nom de votre Premier ministre. Cela veut-il dire que la page Guillaume Soro est tournée ?

A.O. : Ah non, pas du tout. Guillaume Soro est un Ivoirien. Il fait un excellent travail et sera reconduit dans ses fonctions de Premier ministre et de ministre de la Défense. Nous sommes en accord avec le président Bédié pour le faire. Donc le citer ou ne pas le citer n’est pas si important que cela.

RFI : Pourrait-il un jour être votre successeur ?

A.O. : C’est à lui que vous devez poser la question (rires).

RFI : Vous avez été élu pour cinq ans. Est-ce un mandat suffisant pour toutes les promesses que vous avez faites ? N’allez-vous pas vous représenter en 2015 ?

A.O. : Vous allez vite en besogne (rires). Vous savez, d’abord, il faut la santé. Le destin d’un homme politique, nous savons comment ça peut se passer et je suis engagé à faire en sorte que ces cinq années produisent le maximum de ce que j’ai promis aux Ivoiriens. Vous serez surpris, nous allons aller très vite.

France 24 : Vous avez dit qu’un gouvernement d’union nationale va être formé dans les prochains jours. Va-t-on y trouver des proches de Laurent Gbagbo ?

A.O. : Des proches de Laurent Gbagbo, je ne sais pas, mais je suis en discussion avec les éléments modérés du Front populaire ivoirien (FPI). Je souhaite qu’ils fassent partie de mon gouvernement. Je l’ai promis durant ma campagne. Ce n’est pas par rapport à la crise, c’est tout simplement ma vision des choses : on ne peut pas exclure un parti important de la gestion du pays.

RFI : Vous annoncez des législatives avant la fin de l’année. Les grands partis du RHDP ((Rassemblement des Houphouétiste pour la Paix et la Démocratie), le RDR (Rassemblement des républicains) et le PDCI (l’ancien parti unique), se lanceront-ils ensemble dans la campagne électorale ?

A.O. : Cette question est en discussion. J’en ai parlé avec le président Bédié et les autres présidents du Rassemblement des Houphouétistes. Nous avons une commission en place qui nous fera des recommandations.

RFI : Guillaume Soro est donc le futur Premier ministre de ce gouvernement d’union que vous allez former.

A.O. : Il continue dans sa mission.

RFI : Entre les deux tours en novembre dernier, vous avez promis la primature au PDCI. A quel moment tiendrez-vous votre promesse ?

A.O. : Moi, j’en discute avec le président Bédié. Le PDCI, c’est Henri Konan Bédié. J’en discute avec lui et nous considérons que Guillaume Soro fait du bon travail, que la situation est encore fragile et que nous avons besoin de lui. Et nous souhaitons qu’il continue. C’est lui qui formera le prochain gouvernement.

RFI : Mais y aura-t-il un jour un Premier ministre PDCI ?

A.O. : Non, j’imagine. Ecoutez, je tiens tous mes engagements. Au PDCI, on le sait. Je tiendrai mes engagements le moment venu, mais ce n’est pas le moment.

France 24 : Vous avez rencontré Dominique Strauss-Kahn il y a un an en Côte d’Ivoire. Etes-vous stupéfait de ce qui lui arrive ?

A.O. : Dominique Strauss-Kahn est un ami. Je suis peiné parce qui arrive et, bien entendu, il faut attendre que la lumière soit faite et que la justice fasse son travail aux Etats-Unis.

RFI : Une semaine après son arrestation, cette affaire ne donne-t-elle pas à réfléchir sur le destin de chacun d’entre nous ?

A.O. : Je ne souhaite pas aller plus loin sur cette affaire.

RFI : Vous en avez parlé ce samedi avec Nicolas Sarkozy. Est-ce que la mise hors jeu de Dominique Strauss-Kahn ouvre plus le jeu politique en France ?

A.O. : Je n’ai pas à me mêler de la vie politique française. Non, nous n’en avons pas parlé, Nicolas Sarkozy et moi. C’est une question franco-française. J’ai suffisamment de problèmes à régler en Côte d’Ivoire. Soyons modestes quand même. Je souhaite que les Français fassent leur élection librement comme nous l’avons fait en Côte d’Ivoire.
 

 

 

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