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Sénégal

Casamance : le prix de l’incertitude

A l'école de Soungoutoto, dans le nord de la Guinée Bissau. Les maîtres doivent recopier les textes au tableau, faute de livres.
© RFI/Laurent Correau

Cela fait trois décennies que la Casamance est « en crise ». Les violences ont beaucoup baissé en intensité dans la région ces dernières années, mais la persistance d’incidents et d’accrochages sème le doute, parfois la peur. Reportage au Sénégal et au Nord de la Guinée-Bissau, à la rencontre de populations qui doivent faire face aux conséquences d’une paix incomplète

La Casamance ne se laisse pas décrire avec quelques images simples. Région toujours en crise, mais aussi région qui vit, qui vibre, qui sait profiter de la douceur du soir. Il suffit de se promener à Ziguinchor dans le quartier Lyndiane, tard un vendredi soir, pour s’en rendre compte. Des femmes reviennent d’une visite en famille. Des jeunes partent retrouver des amis. Des badauds circulent.

Omer Silédao Diatta, lui, a du travail. Demain est un grand jour : ce créateur de vêtements qui dirige une petite entreprise artisanale présente une nouvelle collection. Ce sont donc les derniers réglages. « Je suis en train de préparer mon défilé demain… on était sur l’organisation avec mes mannequins, c’est beaucoup de travail, énormément », confie-t-il dans un sourire. « Je fais des batiks avec la technique de la Casamance. On peut faire beaucoup de choses ici, plein de choses… »

La Casamance crée. Elle inspire également. Elle fait entrer des effusions de couleurs dans les tableaux du peintre Abdoulaye « Cysso » Mané : « Pour moi, la Casamance ressemble à un paradis. Dans ce que je fais, elle est toujours source d’inspiration. Je vois la Casamance belle : les rizières, les cérémonies traditionnelles, des démonstrations de danse très riches. Il y a toujours la beauté… »

Bloquée entre guerre et paix

A quelques dizaines de kilomètres des ateliers où l’on crée, des villageois, vivent pourtant dans l’incertitude. Et craignent les visites des porteurs d’armes. Fin mai, les « rebelles » sont par exemple venus à Djibanar, de nuit, dévaliser des boutiques. Un jeune est mort dans l’attaque. « Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a une bande qui est venue ici. Ils disaient qu’ils étaient des rebelles, raconte Djiby Massaly, le chef de village. Ils sont venus attaquer les boutiques qui sont là, à s’en prendre à nos biens. Ils ont pris des vaches qu’ils ont emmenées. Ils ont pris de l’argent avec des matériels, et ils ont tué un gosse ».

D’autres incidents ont eu lieu ces derniers jours dans la région. « Dimanche passé, continue à raconter Djiby Massaly, ils ont pris trois gosses qu’ils ont escortés avec cinq sacs d’acajou, vers leur base d’après les gosses. Aujourd’hui, je viens de Kounaya, à deux kilomètres de Djibanar. Là ils sont partis prendre les portables des femmes, dans la brousse ».

« Les habitants de Djibanar sont carrément fatigués », s’emporte le vieil homme. « En tant que chef de village, il y a des gens qui viennent me bousculer chaque fois. Qu’est-ce qu’on va faire? qu’est-ce qu’on va faire ? Les gens veulent une solution... »

La Casamance est bloquée entre guerre et paix. Depuis l’accord signé le 30 décembre 2004, les discussions entre le gouvernement et les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance se sont enlisées. Les hommes armés sont du coup toujours là, en Gambie, en Guinée Bissau, ou dans des cantonnements situés sur le territoire sénégalais. Ils se manifestent, puis disparaissent dans les forêts. Certains revendiquent toujours un combat politique. D’autres pratiquent un banditisme de survie et restent là faute d’autre chose. Les populations, elles, sont nombreuses à réclamer un véritable retour à la normale.

La crise fragilise l’économie casamançaise

Gare routière de Ziguinchor. Les minicars, « ndiaga ndiaye », bus, « 7 places » et taxis urbains chargent et déchargent. Sur le côté, des mécaniciens réparent de vieilles Peugeot sur un sol imprégné d’huile de vidange.

La « crise casamançaise » s’est traduite par des braquages sur certaines routes de la région. Abdou Badji est le représentant régional du Syndicat national des travailleurs du transport routier. Il reçoit dans un bureau, situé près de l’entrée. Le plus souvent, selon lui, ce sont les petits véhicules, les véhicules de 7 places qui sont visés. Ou même des véhicules particuliers, des 4x4 : « Ils les arrêtent, et ils dépouillent les passagers de leurs biens. Si vous avez de l’argent, ils prennent. Si vous avez des portables, ils prennent. Parfois même, si vous avez de jolies chaussures ou une belle chemise, ils n’hésitent pas à prendre cette chemise ou ces chaussures, du chauffeur jusqu’au dernier client ». Selon le syndicaliste, les routes sont cependant restées globalement calmes depuis les opérations de ratissage menées par l’armée au début de l’année.

Les transports ne sont pas le seul secteur à être touché. La crise casamançaise a aussi eu un lourd impact sur l’agriculture de la région. Idrissa Sadio, le coordonnateur du PROCAS, un programme de coopération entre autorités sénégalaises et allemandes est catégorique : « La Casamance qui était jadis désignée comme le grenier du Sénégal est maintenant très loin de cela. J’allais même dire : c’est un mirage. La production locale ne couvre que la moitié de l’année ! »
 
Comment expliquer ces difficultés de l’agriculture casamançaise ? Pour Idrissa Sadio, « il y a eu une perte importante de superficie arable qui est liée au conflit [en raison des mines et du blocage des actions de lutte contre la salinisation des terres, NdLR] Beaucoup de jeunes ont par ailleurs été gagnés par l’exode rural. Quand vous allez dans les villages, les bras valides sont rares. Il n’y a que des personnes âgées et des femmes ».

 
Une incertitude qui dissuade

Tourisme, transport, agriculture, industrie. Les différents secteurs de l’économie casamançaise souffrent tous du même mal : l’incertitude. Quel que soit le nombre et la fréquence réelle des incidents armés, ceux-ci créent un sentiment d’insécurité qui dissuade encore à l’heure actuelle touristes, investisseurs et clients.

Dans la commune rurale de Tenghory, département de Bignona, par exemple, certains villages peinent à vendre leurs produits agricoles, notamment les mangues, car les acheteurs craignent de faire le déplacement jusqu’en brousse.  « Il y a eu de petits problèmes au niveau de Bignona dans les mois passés qui ont fait fuir les acheteurs, regrette Bacary Diédhiou le président du Groupement d’intérêt économique Lukale, qui précise aussitôt : « On n’a pas les clients qu’il faut pour évacuer le produit. Au niveau de mon village, les gens amènent les fruits dans le marché de la commune de Bignona. Pour les autres, ceux qui sont loin de la commune, c’est pas tout le monde qui peut aller à Bignona. Ils regardent les mangues, comme ça… Les mangues sont en train de pourrir en pagaille ! »

Besoin d’Etat

Les services de l’Etat eux-mêmes ont pris leurs distances avec certaines zones où évoluent les combattants rebelles. Au grand regret des habitants qui formulent parfois un véritable besoin d’Etat, comme à Essom Silathiaye, dans la zone des palmiers, à une quinzaine de kilomètres de la frontière gambienne où un check point rebelle se dresse. Puis le véhicule peut continuer sa progression sur de la mauvaise piste. Arrive enfin le village.

Lansana Sané, l’un des habitants, dit son regret de voir la localité tisser des relations commerciales de plus en plus fortes avec la Gambie. Et il appelle les agents de l’Etat à revenir travailler à Essom Silathiaye : « Qu’est-ce que le gouvernement a fait dans cette zone ? Disons la vérité, nous n’avons rien vu : ni puits, ni école, ni rien ».
 
Il est visiblement excédé : « Ici, poursuit l’agriculteur, nous avons construit notre école par nous-mêmes, nous les citoyens du village. Notre poste de santé a été construit par le village. Nous nous sommes cotisés et le CICR nous a donné une aide pour pouvoir le terminer. Pourquoi, est-ce que les Sénégalais ne peuvent pas entrer dans leur zone pour venir rendre des services en tant que Sénégalais ? »

L’incertitude, toujours elle. La peur de l’incident avec les combattants rebelles dissuade les services sanitaires, scolaires, d’hydraulique ou de soutien à l’agriculture de venir. Ceux qui ont fait le pas se disent pourtant satisfaits de servir dans la zone. «  Quand je suis sorti de l’école, on m’a dit que le poste d’Essom Silathiaye devait être ouvert. J’étais intéressé raconte Alioune Badara Diédhiou, l’infirmier chef de poste du poste de santé d’Essom Silathiaye. Mais arrivé à Bignona, quand j’ai dit ça à mes amis, ils m’ont dit ‘Eh, là bas il y a l’insécurité !’ Tout au début, j’avais peur. Mais ça fait maintenant un an que je suis ici. Je me sens bien et je sais que je n’aurai pas de problème. On peut travailler ici ».

« Vivre avec »
 
 Depuis presque 30 ans que des hommes en arme circulent en Casamance et que parfois les coups retentissent, il a fallu apprendre « à vivre avec ». Au Collège d’Enseignement moyen de Bourofaye Diolla, à 8km de Ziguinchor, c’est une gente de voiture accrochée au mur qui fait office de sonnette pour la fin des cours. L’emploi du temps du CEM a été établi en fonction du conflit. Début des cours quand il fait déjà jour et que les soldats sont déployés, retour au village avant qu’il fasse nuit.

Pour certains casamançais, la violence s’est presque banalisée. Fanta Sagna, de Bignona, se souvient ainsi que les coups de feu n’ont pas pu gâcher le mariage de sa fille, le 27 décembre 2010. « On a entendu des coups de fusil, mais on ne savait pas ce qui se passait. C’était à la sortie de Bignona, c’était pas loin. Nous on dansait ici. Il y avait les coups de fusil de l’autre côté, mais on dansait ici. On tapait le sabar, le tam-tam. Il y avait un monde fou ici. On est habitués maintenant. Ca n’a rien gâché ! La rébellion, là, on fait avec ! »

La banalisation pour les uns, le traumatisme pour d’autres. Le docteur Dauphin Matémoto, le chef adjoint de l’hôpital psychiatrique Emile Badiane reçoit dans son bureau certains Casamançais que la crise a blessés dans leur âme : angoisses. peurs d’origine inconnues, réveils en sursauts. Jusqu’aux cas les plus extrêmes : « Nous avons eu un jeune qui a consulté dans le service pour des peurs, des cauchemars, des comportements d’évitement, raconte le psychiatre. Il avait été témoin de la mort d’un de ses amis par balles. Depuis lors, à tout moment, il revit ce ‘film’ là. Et quand il raconte l’histoire, ça fait presque deux ans que les faits se sont produits mais il s’en souvient comme si ça s’était passé hier, avec le moindre détail ».
 
Des réfugiés et déplacés prêts à rentrer si...

Les combats entre armée sénégalaise et rebelles casamançais ont provoqué au fil des ans la fuite des habitants de plusieurs villages. Quelque 8000 réfugiés ont ainsi été identifiés par le HCR, le Haut commissariat aux réfugiés en Gambie, 7400 en Guinée Bissau.

Une piste poussiéreuse qui serpente entre les termitières et les anacardiers conduit à Soungoutoto au nord de la Guinée Bissau. Le village accueille plusieurs familles de réfugiés casamançais. Comme cet homme, qui raconte son histoire entre deux bouffées de fumée tirées d’une pipe artisanale : « Je m’appelle Boniface Manga, réfugié sortant de Badem depuis 93. C’est à cause du conflit qu’on a quitté le village. Notre peine, ce n’est que le ravitaillement. On n’a pas de rizière, c’est ce qui nous tracasse la tête ici » .

Marie Joséphine Lopy se présente comme la présidente des réfugiés de toute cette zone. Elle confirme les difficultés des familles à se nourrir, à trouver de l’eau, à accéder à des services de santé. Obtenir un travail en Guinée-Bissau n’a pas été possible et pour nourrir sa famille. Elle doit donc cultiver la parcelle que lui prête un parent, faire pousser le riz et l’arachide. Les principaux revenus monétaires viennent une fois l’an, après le ramassage des noix de cajou. Leur vente peut permettre de gagner entre 75 000 et 100 000 FCFA, selon les années. Avec cela, il faudra tenir toute l’année.

La scolarisation des enfants est elle-même un problème. Faute de mieux, les réfugiés de Soungoutoto ont créé une école communautaire, qui fonctionne avec très peu de moyens.

Ces réfugiés ne le cachent pas. Ils souhaitent rentrer chez eux, mais seulement quand la sécurité le permettra. « Quand je dors la nuit, je pense beaucoup à mon village, confie Marie Joséphine Lopy. Des fois, je me demande : quand est-ce que je vais rentrer chez moi... quand est-ce ? « Nous on se dit ‘comme on est réfugiés, on est toujours Sénégalais’, explique à son tour Boniface Manga. Je me sens Sénégalais. Je veux bien rentrer ! Si les problèmes sont totalement terminés, chacun revient à son village. Seule peut- être la mort pourra me faire totalement habiter ici ! Si c’est fini, moi je rentre ! »

Appels à une paix définitive

Les déplacés qu’on rencontre à Ziguinchor et qui ont fui eux aussi leurs villages portent le même message.  Seyni Sané dit être leur « président » : « Il y a beaucoup de déplacés à Ziguinchor qui veulent bien repartir, mais ils ont encore peur parce que leurs coins ne sont pas déminés. Il faut déminer avant qu’ils partent ».

Déminer. L’action est en cours, mais elle prendra du temps. Les premières terres libérées des mines ont été restituées aux populations courant mars. Seize villages. Mais il reste du travail. Ibrahima Seck, l’un des responsables du CNAMS le Centre antimines du Sénégal, explique qu’un plan a été établi pour la Casamance. Les régions de Kolda et de Sédhiou pourront, selon ce plan, être libérées des mines d’ici à la fin 2012. Celle de Ziguinchor pose un peu plus de problèmes et demandera plus de temps : « Toutes les zones ne sont pas accessibles du fait qu’elles sont adossées aux bases de combattants et tant que ces bases de combattants ne seront pas pacifiées on ne pourra pas déminer les zones qui sont à côté. La sécurité conditionne totalement le déminage ».

La sécurité, le désarmement des combattants, une paix définitive. Les mêmes mots reviennent en permanence. Pour que ces mots deviennent réalité, de nombreux Casamançais en appellent à l’Etat sénégalais. Et lui demandent de réengager un processus de dialogue avec les différentes factions du MFDC (Mouvement des forces démocratiques de Casamance). Sadio Thioune Seydi, est la présidente des groupements de promotion féminine de Diouloulou. « L’armée, estime-t-elle, ce sont nos enfants,  Le MFDC, ce sont nos enfants, donc ce que nous nous voulons, en tant que femmes, c’est qu’il y ait la paix au niveau de la région.

« L’Etat, continue-t-elle, devrait prendre ces négociations à deux mains pour que la crise prenne fin. Moi je ne peux pas faire quelque chose. C’est l’Etat qui doit s’atteler à avoir une table ronde avec le MFDC pour que le conflit soit fini. Nous demandons de même au MFDC d’accepter la table des négociations, pour que la crise finisse au niveau de la région ».   

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