«Les 43 Tirailleurs» du massacre de Clamecy ou comment réincarner l'histoire

Du monument en hommage aux 43 tirailleurs, érigé à Clamecy dans la Nièvre (à dr.), à leur histoire en images.
© © RFI/Marion Urban

43 + 1 tirailleurs ont été massacrés entre le 18 et le 21 juin 1940 à Clamecy, dans la Nièvre, dans le centre de la France. Mireille Hannon a tiré de cet évènement un documentaire intitulé Les 43 Tirailleurs. Un hommage aux soldats tués par la haine raciste mais surtout la mise en lumière d'évènements perdus dans la mémoire collective. Les 43 Tirailleurs est un film revigorant, portée par la fraîcheur de sa réalisatrice, et qui trouve des résonances dans les sociétés d'aujourd'hui.

Née à Clamecy, un village d'environ 5 000 habitants situé en Bourgogne, Mireille Hannon connaît depuis toujours la modeste statue, non loin de la gare, qui rend hommage à 43 soldats français africains. L'inscription l'intrigue par sa sobriété et l'association des deux origines. Toutefois, il faudra des années pour que naisse le déclic : l'apostrophe d'un jeune lors d'un atelier vidéo que la jeune femme anime, qui réclame la reconnaissance de son histoire par la France en préalable de son adhésion aux valeurs de la société.

Travailleur sur le local et remonter le fil... c'est ce qui m'intéresse
Mireille Hannon, auteure du documentaire «Les 43 tirailleurs»
10-10-2013 - Par Marion Urban

Mireille Hannon retourne examiner la statue blanche du jeune soldat noir, à demi-allongé, qui semble se retenir à une sorte de totem.

« Les images de film n'auraient pu rendre les visages des soldats que je cherchais derrière celui de la statue. Dès le début, j'ai su que j'avais besoin d'un compagnon de route photographe pour retracer l'histoire de ces soldats. » Le choix du photographe Philippe Guionie est une évidence pour la documentariste. Depuis 10 ans, il enquête sur les tirailleurs africains et leurs descendants. Il tire leurs portraits en noir et blanc, et enregistre leurs témoignages. Il a publié un livre sonore Anciens combattants africains. Son exposition Le Tirailleur et les Trois Fleuves tourne régulièrement dans les villes françaises et africaines.

La première scène des 43 Tirailleurs s'ouvre sur le rectangle d'un papier photo, flottant dans un bain de bromure, éclairé par la lumière rouge de la chambre noire du photographe. Le révélateur agit. L'image apparaît peu à peu.

La statue réincarnée

Mireille Hannon entame son enquête aux archives municipales de Clamecy. L'Etat-civil s'arrête brutalement au 18 juin 1940, date de l'entrée des Allemands dans la commune. Les identités des fusillés sont donc à chercher ailleurs dans la commune. Très vite, la jeune femme met la main sur les documents qui fourniront les noms de 32 soldats sur les 44 qui furent massacrés. Tout était à proximité pour inscrire les noms sur le monument.

Le 18 juin 1940, les Allemands qui avaient capturé et disséminé les soldats français dans trois camps à Clamecy, entraînent 44 soldats « français africains » vers le petit bois de la Pépinière. Ils les abattent sans raison, imbibés par la propagande raciste de l'Etat allemand*. « On a entendu les ... » se souvient Lucette Colas, une Clamecysoise, en mimant le geste d'une fusillade. Quarante-trois corps vont rester cinq jours dans le bois avant que le maire ne décide de les enterrer dans une tranchée, «en raison du manque de planches pour fabriquer les cercueils, dû aux nombreux décès survenus les jours précédents » dit le compte-rendu.

Le 44e tirailleur a échappé temporairement aux assassins. Sa fuite le conduit à quelques kilomètres de là, dans la cour d'une ferme où il tombe directement nez à nez avec des gendarmes allemands qui l'abattent aussitôt. Il sera enterré au cimetière d'Oisy où sa tombe est marquée d'un croissant symbolique. Personne ne connaît son nom mais il existe désormais un Chemin du 44e Tirailleur.

Michel Morère, habitant de Clamecy
10-10-2013

Parmi les 32 tirailleurs identifiés, on compte 11 Algériens, 6 Guinéens, 5 Ivoiriens, 4 Marocains, 2 Soudanais (Mali), 2 Voltaïques (Burkina Faso) et 2 Sénégalais.

« J'ai choisi de suivre la piste du Sénégal, car ce pays a déjà fait un travail de mémoire considérable. En revanche, si j'avais opté pour retrouver les familles des Algériens, le poids de la Guerre d'Algérie eut été trop lourd pour raconter ces soldats venus se battre en 1940 pour défendre la patrie du colonisateur », explique la réalisatrice.

N'Diaye Amary et Thiam Abdou, tirailleurs sénégalais morts pour la France

Mireille Hannon n'a jamais posé le pied sur le continent africain avant son enquête sur les tirailleurs massacrés de Clamecy. Elle appréhende les rencontres, mais elle apporte des pièces précieuses au puzzle de l'histoire des soldats oubliés.

En compagnie de Philippe Guionie, elle se faufile dans les rues de Dakar, rencontre les personnalités auxquelles les historiens se réfèrent habituellement, s'arrête aux monuments historiques, effleure la blessure du camp de Thiaroye. « C'est une honte que les documents sur cette affaire ne soient pas sortis des archives. On devrait exiger de savoir où se trouvent les corps des fusillés africains ... par les Français », s'indigne la réalisatrice qui a voulu juxtaposer symboliquement les deux massacres.

Après l'étape de la capitale sénégalaise, une parole prend forme : celle des familles des deux tirailleurs sénégalais décédés à Clamecy, épicée de la verve et de la gouaille de deux anciens tirailleurs nonagénaires.

Les retrouvailles avec les familles sont prétextes à de grandes réunions où tous les yeux scrutent avec avidité photos et documents apportés par la réalisatrice.

Papa Diop, petit-fils de Abdou Tiam, tirailleur sénégalais fusillé le 18 juin 1940 à Clamecy. © © Philippe Guionie

« Je n'étais pas habituée à mener des entretiens avec autant de monde, avoue Mireille Hannon. La caméra avait du mal à suivre. Heureusement qu'il y avait les séances photos. Subitement le temps s'arrêtait. Je prenais conscience du temps et de l'espace. Philippe tirait le portrait d'une personne. Ses séances de pose étaient une respiration. En intégrant les photos noir et blanc qu'il a faites des gens que nous avons rencontrés, dans le documentaire, j'ai voulu donner un rythme à notre récit. »

Le public qui assistait ce 21 juin à Paris, à une projection des 43 Tirailleurs l'a compris, ne tarissant pas d'éloges sur le choix de cette ponctuation. La dernière photo, celle de Papa Diop, petit-fils de Thiam Abdou fusillé par les Allemands, envahit l'écran. Le soldat blanc aux yeux fermés de Clamecy révèle soudain un visage. A moins que ce ne soit l'inverse.

Le documentaire Les 43 Tirailleurs a été diffusé par FR3 Bourgogne le 18 juin 2011. Il a fait l'objet de projections spéciales à Clamecy. Il devrait être diffusé bientôt sur d'autres chaînes de télévision.

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* « La Honte noire »