Demande en France d’une commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Thomas Sankara

Manifestation en hommage à Thomas Sankara à Ouagadougou, le 14 octobre 2007.
© (Photo : AFP)

Le 15 octobre 1987, l’ancien président burkinabè, Thomas Sankara, était assassiné au cours d’un coup d’Etat mené par l’actuel président du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Faute d’enquête judiciaire au Burkina Faso, plusieurs députés de l’opposition burkinabè se tournent vers la France.

Douze députés de l’opposition du Burkina Faso ont demandé à leurs homologues français l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Thomas Sankara, évoquant la « coopération entre les deux pays » et « les valeurs démocratiques de la France ».

L’annonce a été confirmée, ce mardi 28 juin 2011, lors d’une conférence de presse, à Paris, à laquelle participaient les 12 députés de l’opposition burkinabè et 21 députés français. Une demande, par ailleurs, qui est faite, à l’instar de ce qu’avait fait le Parlement belge sur la mort de Patrice Lumumba.

A ce jour, l’assassinat de Thomas Sankara n’a encore jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire. Au Burkina Faso, les procédures ont été bloquées et les plaintes déposées par l’épouse de l’ancien président, Mariam Sankara, et ses deux enfants n’ont jamais abouti. « Je me suis laissé convaincre que si Blaise Compaoré ne tombe pas, point de vérité, point de justice pour Thomas Sankara », en avait conclu, en 2002, l’un des avocats de la famille Sankara, maitre Bénéwendé Sankara (sans lien de parenté).

Demande d’enquête confirmée mais pas encore acceptée

En France, la demande est confirmée mais encore faut-il que cette demande d’enquête parlementaire soit acceptée par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Toutefois, et même si la demande est rejetée, la démarche est symboliquement importante.

C’est le sentiment de maitre Bénéwendé Sankara, chef de file de l’opposition burkinabè et toujours avocat de la veuve de Thomas Sankara qui était présent lors de la conférence de presse à Paris. Au micro de RFI, il explique qu’il est du devoir des parlementaires d’exiger l’ouverture des archives françaises et il se dit confiant.

Je reste confiant. Nous pensons que la France ne sera pas complice d'une impunité dans l'affaire du président Thomas Sankara.

Bénéwendé Sankara, avocat de la veuve de Thomas Sankara
28-06-2011

La France mise en cause

Dans la proposition de résolution, envoyée à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, et qui demande la création de cette commission d’enquête, il est rappelé que plusieurs témoignages mettent en cause la France et ses services secrets. Il est également précisé que Thomas Sankara irritait de nombreux responsables politiques de tout bord, tant dans les partis de gouvernement en France qu’en Afrique de l’Ouest. Ainsi, et selon les députés français, plusieurs questions restent sans réponse, auxquelles ils estiment devoir répondre et qui sont les suivantes : « Pourquoi Thomas Sankara a-t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a-t-il été rendu possible ? Quels rôles ont joué les services français et les dirigeants français de l’époque ? La DGSE savait-elle ce qui se tramait et a-t-elle laissé faire ? ».

Au micro de RFI, Noël Mamère, député de Gironde et initiateur de cette demande, affirme que si la démarche était acceptée, ce serait un vrai bouleversement car avec l’ouverture d’une commission d’enquête, il y aurait aussi une demande de la levée du secret défense.

Nous considérons qu’il est de notre devoir que la vérité puisse être faite. Si elle ne peut pas être faite de l’intérieur, alors qu’on l’aide de l’extérieur.

Noël Mamère, député de Gironde.
28-06-2011

L’assassinat de Thomas Sankara

Disparu en octobre 1987, Thomas Sankara a appartenu à la nouvelle génération, apparue en Afrique dans les années 1980, de jeunes militaires révolutionnaires épris d’intégrité et de liberté. Le 4 août 1983, il prend la direction d’un coup d’Etat, est placé à la tête du Conseil national de la révolution (CNR) et devient chef de l’Etat.

Alors âgé de 33 ans, lui et ses camarades tentent d’entreprendre des transformations fondamentales dans tous les secteurs du pays. Le gouvernement affiche la ferme volonté de rompre définitivement avec les anciennes pratiques, comme la corruption, le laxisme dans les services de l’Etat et le népotisme.

L’émancipation des femmes fut un thème central dans la politique du Burkina Faso. Largement impulsé par Thomas Sankara, le pouvoir engage une lutte contre la prostitution, le mariage forcé, l’excision et la polygamie.

Sa politique économique, généralement qualifiée d’auto-développement, s’appuie essentiellement sur l’augmentation de la production agricole interne, la mise en place de filières jusqu’à la transformation sur place, notamment pour le coton, et le développement volontariste du marché intérieur par une incitation à « produire et consommer burkinabè » afin de limiter les importations.

Il rebaptise la Haute-Volta « Burkina Faso », « Pays des hommes intègres », pour effacer la blessure coloniale et reconquérir la dignité. « L’aide n’est que calvaire et supplice pour les peuples », lance-t-il en 1986 face au président français François Mitterrand.

Progressivement, Thomas Sankara se met à dos des intellectuels, des fonctionnaires et des chefs traditionnels. Les jeunes des Comités de défense de la révolution (CDR) multiplient les abus et les exactions. Des querelles pour le leadership au sommet de l’Etat se font sentir et les inquiétudes des pays voisins et des Occidentaux s’attisent.

En août 1987, Thomas Sankara prononce un discours à Bobo Dioulasso, la deuxième ville du pays, où il évoque les errements de la révolution et fustige les excès des Comités de défense de la révolution, évoque les injustices commises à l’égard de ceux que l’on a qualifiés de « contre-révolutionnaires » et appelle à une « rectification ».

Dix semaines plus tard, le 15 octobre 1987, un commando pénètre dans les bâtiments du Conseil de l’entente à Ouagadougou où Thomas Sankara a réuni son secrétariat. Le jeune capitane meurt, abattu à 38 ans, avec douze de ses proches, gardes du corps et collaborateurs. Les cadavres sont jetés dans une fosse commune après qu’un médecin eut délivré un permis d’inhumer, estimant que Sankara est décédé de « mort naturelle ».

Blaise Compaoré (un des instigateurs du coup d’Etat de 1983) est proclamé chef de l’Etat. Il s’agit du quatrième coup d’Etat qu’ait connu le Burkina Faso en sept ans et qui marque la fin de la période révolutionnaire.

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