Corne de l’Afrique : un imbroglio humanitaire et politique

Un enfant souffrant de malnutrition reçoit des compléments alimentaires dans une installation médicale au nord-ouest de Mogadiscio, le 18 juillet 2011
© REUTERS/Thomas Mukoya

La Corne de l’Afrique est de nouveau entrée dans la spirale infernale de la sécheresse et de la famine aggravée par les conflits locaux et régionaux. En tête de file la Somalie, pays sans véritable Etat, en proie à la violence et à la piraterie maritime.

Ce qui est important aujourd'hui dans les camps, c'est que les personnes quand elles arrivent puissent être prises en charge le plus rapidement possible.

Docteur Marie-Pierre Allier
29-07-2011

Les instances internationales qui avancent d’ores et déjà le chiffre de 12 millions de personnes menacées de famine en Erythrée, en Ethiopie, en Somalie, à Djibouti, dans le nord du Kenya et jusqu’en Ouganda tentent de mobiliser les bailleurs de fonds pourtant avertis depuis au moins six mois de la catastrophe annoncée. Déjà victime au début des années 1970 de famines similaires qui avaient notamment provoqué la chute de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié, puis en 1984/1985 les marches de la faim et la mort au bord des routes, la région n’a jamais réussi à mettre sur pied des programmes de prévention et des réserves d’eau susceptibles de contrer les effets récurrents de la sécheresse.

Mis en cause, les conflits latents ou avoués : ainsi l’Ethiopie et l’Erythrée frappées de plein fouet dans les années 1980 se sont affrontées tout d’abord dans une guerre ouverte qui s’est soldée par l’indépendance érythréenne. Celle-ci a privé Addis-Abeba de tout débouché sur la mer forçant la grande puissance de la Corne de l’Afrique à se tourner vers Djibouti qui a souvent profité des malheurs de ses voisins. Ce pays abrite aujourd’hui aussi bien des forces françaises qu’américaines qui cherchent à la fois à combattre le terrorisme international et à protéger les puissances pétrolières du Golfe.

L’Ethiopie, qui s’est battue contre la Somalie et a gagné la guerre de l’Ogaden (sud-est éthiopien) bénéficie du soutien américain et estime avoir un droit de regard sur les pays de la région. L’Erythrée, qui a elle aussi perdu les batailles contre l’Ethiopie, joue les mouches du coche afin d’affaiblir le régime d’Addis-Abeba, qui connaît toujours des conflits entre les principales ethnies qui la peuplent.

Autre facteur déstabilisant, la mainmise sur des terres éthiopiennes comme soudanaises, par aussi bien des Arabes du Golfe, des Asiatiques et des compagnies étrangères y compris occidentales pour y cultiver des denrées alimentaires ou des biocarburants (voir encadré).

Le chaos somalien

Les chiffres des victimes de la famine concernant l’Ethiopie et l’Erythrée sont encore imprécis en raison de l’absence de nombreuses ONG qui ont été empêchées d’agir librement. Il semble toutefois que la Somalie est cette fois-ci la plus touchée. Victime depuis plus de vingt ans de violences et de conflits, ce pays de la Corne de l’Afrique, au bord de l’océan Indien, comptait en 2010 plus de 1,4 million de déplacés de l’intérieur et plus de 600 000 réfugiés dans des pays voisins, Kenya en tête, suivi du Yémen, chiffres en pleine expansion. Des dizaines de milliers d’entre eux ont risqué leur vie en effectuant la dangereuse traversée du golfe d’Aden depuis le nord de la Somalie vers ce pays du sud de la Péninsule arabique qui lui-même connaît des troubles. Cette région est aussi sillonnée par les pirates qui aggravent l’insécurité. « Il y a une sorte de réseau d’activités criminelles entre les pirates et les trafiquants », estime à cet égard le Haut commissariat de l'ONU aux réfugiés (HCR).

La Somalie a souffert des affrontements entre clans et chefs de guerre, souvent attisés par ses voisins. Le pays avait fini par être dominé par les shebabs, membres des tribunaux islamiques se réclamant d’al-Qaïda. Mogadiscio, la capitale, a cependant été reprise en janvier 2007 par une alliance entre forces éthiopiennes – soutenues par les Etats-Unis – et le gouvernement fédéral de transition. Depuis, la situation de guerre civile perdure, les shebabs occupant des régions entières et décidant si oui ou non des ONG ou même le CICR peuvent s’occuper des populations affamées.

Les shebabs somaliens règnent d’une main de fer dans les régions qu’ils occupent et n’ont pas hésité à revendiquer un attentat contre l’Ouganda qui participe à la force de paix de l'Union africaine en Somalie (Amisom) déployée à Mogadiscio. Les bombes qui avaient explosé dans un restaurant et un bar retransmettant la finale de la Coupe du monde de football constituent l'attentat le plus meurtrier en Afrique de l'Est depuis les attaques contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es Salaam, le 7 août 1998. L’installation au Soudan du chef d’al-Qaïda, Oussama ben Laden, en 1992, avant qu’il ne s’installe en Afghanistan, avait favorisé la poussée intégriste dans la région, qui s’était étendue en particulier en Somalie. Les attentats de 1998 contre les ambassades américaines imputés aux réseaux Ben Laden avaient provoqué des bombardements américains en Afghanistan et contre une usine pharmaceutique au Soudan, soupçonnée de fabriquer des armes chimiques.

Le paradoxe de la mainmise étrangère sur des terres

L’ONG Survival International relève ce paradoxe : la mainmise sur des terres éthiopiennes comme soudanaises, par aussi bien des Arabes du Golfe, des Asiatiques et des compagnies étrangères y compris occidentales pour y cultiver des denrées alimentaires ou des biocarburants. Des tribus indigènes sont spoliées de leurs terres agricoles les plus productives qui sont allouées à des compagnies étrangères qui pratiquent une agriculture intensive d’exportation alors que des milliers de personnes souffrent de la famine en cette grave période de sécheresse qui affecte le sud de l’Ethiopie. Selon Survival, des grandes étendues de terres fertiles de la vallée de l'Omo, au sud-ouest de l'Ethiopie, ont été cédées à des compagnies malaisiennes, italiennes et coréennes, ou sont directement gérées par l'Etat pour y pratiquer une agriculture d'exportation, alors que les 90 000 autochtones qui vivent dans la région dépendent étroitement de leur terre pour leur survie. L’ONG affirme que le gouvernement projette d'étendre à 245 000 hectares la superficie des terres qu'il destine principalement à la culture de la canne à sucre.

Dans un rapport publié en 2010, la Banque mondiale, faisant état des données officielles fournies par certains pays, estime que 3,9 millions d'hectares ont été cédés au Soudan et 1,2 million en Ethiopie entre 2004 et 2009. Les « clients » sont de multiples nationalités : des Asiatiques en commençant par les Chinois mais aussi des Arabes du Golfe, forts de leurs pétrodollars, ou même des Européens. Et les terres qu'ils convoitent sont souvent habitées. Cette ruée touche de nombreux pays africains, y compris le Ghana, le Mozambique, la Namibie, le Cameroun, la RD Congo ou le Congo-Brazzaville où des fermiers blancs d'Afrique du Sud envisagent de s'installer. Les populations locales, qui n'ont jamais été consultées, ont été réduites au silence avec l'interdiction de s'adresser aux étrangers ou aux journalistes, affirme l’ONG. Ainsi, un visiteur qui s'est récemment rendu dans la région aurait révélé à Survival International que le gouvernement et ses forces policières répriment, emprisonnent, torturent les autochtones et violent leurs femmes pour déjouer toute opposition à la spoliation de leurs terres.

M.J.

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