« Forêts tropicales humides, avenir de la planète »


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L’Institut de recherche pour le développement (IRD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) présentent jusqu'au 25 septembre 2011, l’exposition Forêts tropicales humides, avenir de la planète au Palais de la découverte, à Paris. Réalisée avec le soutien de l’Institut français et du ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE) dans le cadre de l’Année internationale des forêts, cette exposition fait découvrir au grand public le rôle essentiel des forêts tropicales humides d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, aujourd'hui menacées.

RFI : Pierre Couteron, vous êtes directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement, l’IRD et directeur de l’UMR AMAP, Botanique et bio-informatique de l’architecture des plantes. Pouvez-vous nous dire, en trois points, pourquoi les forêts tropicales sont l’avenir de la planète ?  

Pierre Couteron : Je dirai plutôt que les forêts tropicales humides ou équatoriales représentent des enjeux essentiels pour l’avenir de la planète. Les deux premiers enjeux concernent le climat et la biodiversité. Le plus important est celui de la régulation du climat au travers des stocks de carbone et le plus directement palpable. En effet, au vu des chiffres de la dernière décennie, la déforestation des forêts tropicales relâche dans l’atmosphère autant de CO2 que le secteur mondial des transports (avions et véhicules). Même si cela a tendance un peu à s’atténuer dans les pays qui ont le plus déforesté.
 
On gagnerait considérablement à réduire la déforestation tropicale et à réduire les émissions correspondantes de CO2, en attendant que d’autres solutions liées à une meilleure efficacité énergétique notamment, dans les pays émergents, viennent prendre le relais.
 
Le deuxième point concerne la préservation du capital biodiversité. L’histoire climatique et géologique de la planète fait que l’essentiel de la biodiversité s’est construit en milieu tropical humide. Ces forêts sont un peu un musée in situ de cette évolution, dont la dynamique est encore en cours. Elles hébergent les 2/3 des espèces terrestres mondiales .

RFI : Le climat, la biodiversité, quel est le troisième point important ?
 
PC : C’est l’interaction des dynamiques actuelles des sociétés tropicales avec ces deux enjeux. C’est-à-dire que la zone tropicale humide ou équatoriale est quand même une des zones au monde qui connaît le plus de bouleversements démographiques et sociologiques.
 
A l’inverse des milieux tempérés qui ont été très largement déforestés depuis l’Antiquité ou le Moyen-Age -les derniers étant l’Amérique du Nord avec l’arrivée massive des colons européens- les zones tropicales humides sont restées forestières et ne sont déforestées massivement que depuis quelques décennies.
 
La forêt tropicale amazonienne. La ligne jaune indique la zone reconnue comme écorégion planétaire. © Nasa
Les sociétés tropicales doivent encore inventer des systèmes de production agricole qui demandent moins d’espace, qui sont plus stabilisés, ce qui n’est pas simple, car elles n’ont que peu de prise sur les tenants et les aboutissants des contraintes économiques. Ceci pour pouvoir préserver des superficies forestières qui risquent de décliner très, très vite au rythme de la déforestation, à laquelle on a assisté au Brésil ou en Indonésie, au cours de la dernière décennie.
 
Avant, les superficies étaient gérées par des cycles de culture et de jachères très longues, dans une densité de population moindre, qui n’affectaient à un instant donné qu’une partie du territoire, et qui même sur cette partie permettait à la forêt et au potentiel de fertilité des sols de se régénérer suffisamment.
 
Aujourd’hui, avec des populations qui augmentent et des demandes économiques croissantes, la question de la stabilisation des productions agricoles n’est souvent pas résolue mais les surfaces concernées sont démultipliées.
 
Les sociétés des zones tropicales ont besoin de se développer, elles ont besoin d’augmenter leur niveau de vie, et ce faisant d’être plus efficaces dans leur utilisation des ressources naturelles. Cela représente un enjeu scientifique et technique sans lequel la préservation de la biodiversité ou des stocks de carbone est illusoire.
 
RFI : Aujourd’hui, parmi les solutions de préservation des forêts, il existe des systèmes comme le paiement pour services environnementaux, dans certains pays comme au Costa-Rica, par exemple, ou le dispositif REDD (Réduction des émissions [de gaz à effet de serre (GES)] par la déforestation et la dégradation des forêts, qu’en pensez-vous ?
 
PC : Le REDD est une forme très spécifique de paiement pour services environnementaux liés au carbone. Ces dispositifs ouvrent des perspectives intéressantes mais ils soulèvent aussi des tas de questions. Par exemple, la difficulté de les mettre en place à une échelle suffisante pour qu’il n’y ait pas de 'transfert de déforestation ou de transfert de dégradation'.
 
Prenons une zone appartenant à un propriétaire privé ou à une communauté locale, qui est protégée en contrepartie d’un paiement pour services environnementaux. L’ayant droit est dédommagé (par exemple par un fond international) car il ne tire pas économiquement de la forêt ou du territoire tout ce qu’il pourrait tirer à cours terme. En même temps, le besoin et la demande en bois, en terres, etc, perdure, même s’il ne s’exprime plus là, mais ailleurs, sur le territoire national ou dans un autre pays. La pression pour exploiter du bois, des ressources naturelles ou tout simplement pour cultiver, s’est transférée ailleurs. C’est-à-dire que, grâce à l’agrément REDD -ou plus largement au paiement pour services- on a stabilisé la forêt localement mais pas sur des surfaces suffisamment grandes. Pour éviter cela, il faudrait des engagements à l’échelle des grands Etats.
 
Il y a aussi d’autres approches, notamment au niveau des ONG des pays développés, qui sont en train de faire l’inventaire de ce qui, dans les modes de consommation, crée une demande en produits tropicaux, et qui implique la déforestation ou la dégradation des forêts. Ceci dans le but d’alerter les consommateurs. (On parle par exemple de l’huile de palme et de ses dérivés industriels). C’est une approche qui n’est pas inintéressante. La question est que si elle peut avoir un certain impact dans les pays développés, il n’est pas sûr qu’elle en ait autant dans les pays émergents, qui progressivement représenteront une grosse partie de la demande.
 
Pour en savoir plus :
 
Consulter les sites de
 

- Palais de la découverte et reportage sur la webtv Universcience/ Palmiers de ces forêts tropicales humides

- l'UMR AMAP, Botanique et Bioinformatique de l’Architecture des Plantes

Bassin de carbone : Tout système ayant la capacité d’accumuler ou de libérer du carbone (biomasse forestière, produits du bois, sols, atmosphère). Employé aussi comme synonyme de réservoir. Contenu exprimé en unité de masse.
Biosphère : Partie de la sphère terrestre, siège de la vie sous toutes ses formes – comprend les organismes vivants, les matières organiques résultant de la vie (litière, détritus, sol).
Déforestation : Transformation de terres forestières en étendues non forestières, directement du fait de l’homme.
Dégradation : On appelle « dégradation de la forêt » l’épuisement de la forêt jusqu’à son couvert vertical au sol, à un niveau dépassant les 10 %.
Forêt : Surface de terre (0,05 à 1 hectare minimum) ayant un couvert vertical au sol de plus de 10 à 30 %, et des arbres d’une hauteur minimale (2 à 5 m). La définition varie car le protocole de Kyoto permet aux pays de spécifier une définition précise à l’intérieur de ces paramètres utilisable pour la prise en compte des émissions à l’échelon national.
Produits du bois : Produits dérivés du bois brut récolté dans les forêts, comprenant bois de feu et grumes, et produits dérivés tels que sciages, contre-plaqués, pâte de bois, papier, etc.
Puits : Tout processus ou mécanisme qui absorbe un gaz à effet de serre ou un précurseur de gaz à effet de serre présent dans l’atmosphère.
RED : Réduction des émissions dues à la déforestation : diminution des émissions dues aux pertes de stocks de carbone avec changement d’affectation de la terre
REDD : Réduction des émissions dues à la déforestation et la dégradation forestière: diminution des émissions du stock de carbone mais sans changement d’affectation de la terre (ex : exploitation du bois de feu).
REDD+ : Réduction des émissions dues à la déforestation, la dégradation forestière et à la conservation, la gestion durable des forêts et l’augmentation des stocks
Régénération : Repeuplement par des moyens naturels (ensemencement sur place ou par des peuplements voisins ou semences apportées par le vent, les oiseaux et autres animaux) ou par des moyens artificiels (jeunes plants ou graines).