Erythrée : un journaliste suédo-érythréen emprisonné sans procès depuis dix ans

Stockholm, mai 2010. Dawit Isaak peut compter sur ses soutiens en Suède, mais les autorités préfèrent jouer la carte de la «diplomatie silencieuse».
© AFP PHOTO OLIVIER MORIN

Cela fait dix ans jour pour jour que le journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak est détenu sans procès dans une prison de son pays d’origine. Il est accusé par le régime du président Afeworki d’espionnage et de complot au profit de l’Ethiopie durant la guerre de sécession (1960-1991). L'intellectuel est un farouche partisan de l'ouverture démocratique. Isolé dans une prison de haute sécurité, il fait partie de ces « éternels oubliés » des prisons érythréennes. Aujourd’hui, sa famille, des journalistes et des personnalités suédoises demandent une action plus ferme du pouvoir suédois. Les gouvernements successifs ont toujours privilégié la discrétion sur cette affaire.

Il est le seul citoyen suédois prisonnier d'opinion dans le monde et Stockholm ne parvient pas à le faire libérer. Le 23 septembre 2001, Dawit Isaak est arrêté et incarcéré pour une durée indéterminée dans une prison d’Asmara. Motif probable et non-avoué de cette arrestation : la publication dans les colonnes de son journal d'articles réclamant des réformes démocratiques. Agé de 38 ans, il recouvre la liberté en 2005, lorsque une mission diplomatique suédoise parvient à le délivrer de ses geôliers... pour deux jours. Il n’est pas réapparu depuis.

Dawit Isaak avait obtenu la nationalité suédoise en 1992, quelques années après avoir fui l’Erythrée pour la Scandinavie, alors que la guerre de sécession avec l’Ethiopie faisait rage. Il n’est revenu au pays qu’en 2001, une fois les conflits apaisés et l’Erythrée devenue indépendante. Il devient rédacteur en chef du journal d’opposition Setit. A ses proches, il aurait expliqué son retour sur sa terre natale par la volonté d’ « être là alors qu'il se passe des choses (...) Je suis journaliste, je vais travailler comme tel. Point final. »

Ce dernier voyage lui coûtera la liberté. Il est arrêté avec une douzaine d'autres journalistes, propriétaires de journaux et éditeurs, accusés par les autorités érythréennes d'être des espions à la solde de l'Ethiopie.

« Espionnage »

En août 2010, paroxysme du ridicule diplomatique, un proche conseiller du président érythréen, Yemani Gebreab, se rend en Suède, à l’occasion d’un festival annuel organisé par des expatriés favorables au régime du président Isaias Afeworki.

En marge de l’évènement, il accepte de répondre aux questions du journaliste Donald Boström dans une interview filmée et mise en ligne sur le site du quotidien Aftonbladet. Questionné sur les raisons de l’emprisonnement d’Isaak, Gebreab déclare que le journaliste est détenu pour « crimes graves concernant la sécurité nationale de l’Erythrée et de sa survie comme état indépendant ». Dawit Isaac est accusé d’ « espionnage » visant à « faciliter » une invasion du pays par le voisin éthiopien durant la guerre de sécession.

A ce sujet, Aaron Berhane, rédacteur en chef exilé de Setit, n’a pas les mêmes souvenirs de cette période : « Nous n’avons jamais critiqué le gouvernement pendant la guerre parce que le droit de la presse érythréen nous interdisait d’aborder les questions d’affaires intérieures. Le gouvernement était satisfait parce qu’on se concentrait davantage sur les moyens de contourner la propagande éthiopienne et de mobiliser la population pour défendre le pays. Mais une fois le conflit terminé, on a commencé à regarder de plus près ce qui se passait à l’intérieur du pays, et à poser des questions plus embarrassantes pour le gouvernement. »

Enfin, quand le journaliste d’Aftonbladet souhaite savoir si le journaliste est toujours en vie, Gebreab répond : « Je ne pense pas que les détails soient très importants », admettant cependant qu’il s’agit d’« un cas spécial ». Un certain nombre de journalistes ont disparu dans les geôles érythréennes sans laisser de traces (lire encadré).

C’est une situation catastrophique, apocalyptique pour un être humain.

Léonard Vincent
23-09-2011

Si Dawit Isaak est bel et bien en vie, il souffre de problèmes cardiaques récurrents et d’une santé qui se dégrade. Il reste en isolement total dans une prison de très haute sécurité dans le nord du pays.

 La très discrète diplomatie suédoise

Florence Aubenas, Georges Malbrunot, Christian Chesnot, et plus récemment Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, pour ne citer que les Français… Les campagnes de mobilisation pour la libération de ces journalistes ont été bruyantes, et efficaces. Pourquoi, dix ans plus tard, Stockholm reste toujours aussi mesurée dans ses tentatives pour le libérer ?

Le président érythréen Isaias Afeworki. © Scott Peterson/Liaison

Pour le ministère suédois des Affaires étrangères, agir discrètement est la seule façon d'obtenir des résultats avec l'Erythrée, un pays considéré comme une des dictatures les plus répressives et qui refuse de reconnaître au journaliste sa nationalité suédoise. La méthode a failli fonctionner en 2005, lorsqu’Isaak est finalement libéré après l’intervention d’un diplomate chevronné. Aujourd'hui encore, le président Afeworki persiste : « Il a fait une grosse erreur et il doit répondre de ses actes. »

Le frère d'Isaak, Esayas, estime cependant que « la diplomatie silencieuse est en rade ». « Il est naïf de penser que ça marche », a-t-il confié jeudi à l'agence suédoise TT. Cette discrétion, adoptée par tous les gouvernements suédois, a atteint ses limites déplore aussi Lars Adaktusson, un journaliste qui s'est impliqué dans le combat pour la libération de Dawit Isaak. Pour lui, si la négociation en coulisse avec le régime d'Asmara était nécessaire au début, elle est désormais dépassée. « La stratégie aurait dû devenir plus franche au cours des dix dernières années, nous aurions pu prendre des mesures plus fortes, comme imposer des sanctions ou geler l'aide humanitaire », a-t-il dit à l'AFP.

EM son tentative libération
26-09-2011
Journaliste, sépcialiste de l'Erythrée

« Le gouvernement continue de travailler sans relâche pour obtenir la libération de Dawit Isaak et notre engagement est ferme », a assuré jeudi le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, dans un communiqué.

 

 

 

Les prisonniers fantômes des cachots érythréens

L’Erythrée ne s’embarrasse pas de procès, et ne se soucie guère du traitement réservé à ses prisonniers. « Nous avons notre propre façon de traiter les gens comme ça », déclarait récemment le président érythréen Issaias Afeworki, à propos de Dawit Isaak.

Les autorités érythréennes ont toujours donné des explications diverses aux arrestations – du classique complot américain aux violations du droit de la presse (considérée comme un secret d’Etat).
Ainsi, pour justifier le maintien en détention perpétuelle et sans procès de prisonniers d’opinion, Gebreab établi un parallèle implicite osé avec Guantanamo : « De nombreux pays agissent ainsi, surtout depuis le 11-Septembre, en détenant des gens qui représentaient une menace pour leur sécurité. »

Force est de reconnaître que l’Erythrée rejoint les quelques pays au monde, comme l’Iran et les Etats-Unis, gardant de façon arbitraire et sans procès des personnes qu’ils suspectent d’attenter à leur sécurité. Mais il rests le seul au monde imposant aux journalistes la condition de secret d’Etat.

Plus grave, elles vont jusqu’à nier l’existence même des journalistes, lesquels meurent en prison dans le plus grand silence.
Parmi les victimes, Fessehaye « Joshua » Johannes. Le cofondateur, avec Isaak, serait mort en prison. Quand ? Dans quelles conditions ? Impossible de savoir.
En 2008, environ seize journalistes étaient toujours gardés au secret, dans les tréfonds des prisons érythréennes, et trois d’entre eux seraient décédés, selon des reportages non confirmés.
 

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