« Ici, on noie les Algériens », Yasmina Adi se documente sur le 17 octobre 1961


©

C’était il y a cinquante ans très précisément : le 17 octobre 1961 à Paris, le Front de libération nationale (FNL) organisait une manifestation pour l’indépendance de l’Algérie. Maurice Papon, préfet de Paris à l’époque, donne l’ordre de réprimer les manifestants, et des dizaines de cadavres sont retrouvés dans la Seine. Pour commémorer cet événement, deux films sortent cette semaine, dont celui de Yasmina Adi : Ici, on noie les Algériens. Un film qui mêle témoignages et archives inédites, histoires et souvenirs passés et présents. Entretien.

RFI : Vous avez 36 ans, vous êtes une Algérienne de la jeune génération. Pour vous, le 17 octobre 1961, cela représente quoi ?

Yasmina Adi : Cette date – avant que je ne sois réalisatrice – j’en avais entendu parler à Grenoble, puisqu’à Grenoble dans les années 1990, on commençait à faire des marches et à lancer des fleurs dans l’Isère. Et puis au fur et à mesure dans mon parcours professionnel – puisque je m’intéresse beaucoup à la guerre d’Algérie – j’ai beaucoup entendu parler de cette date, mais d’une manière très, très floue, et je savais qu’il y avait quelque chose de terrible qui s’était produite. J’ai vraiment eu le sentiment, pendant plusieurs années, que c’était caché.
 
RFI : Vous dites : « C’est un tabou » et en même temps c’est étonnant parce qu’il y a énormément de littérature et des films sur le 17 octobre 61. Il y a sept longs-métrages, fictions et documentaires sur ce sujet. C’est étonnant ! Ce n’est pas l’événement majeur de la guerre d’Algérie non plus – comment expliquez-vous qu’il y ait eu autant de littérature et autant de films tournés autour du 17 octobre, plutôt qu’autour des massacres de Sétif, autour de la bataille d’Alger… par exemple ?
 
Y.A. : Je pense que par rapport au 17 octobre, cela a été tabou pendant très longtemps. Le tabou, la bataille des chiffres, le fait de ne pas savoir le nombre de morts, suscitent un intérêt.
 
RFI : A la fin du film, vous parlez d’une soixantaine de morts. Effectivement, on ne connaît pas le nombre exact.
 
Y.A. : Disons que ce sont les soixante cadavres qu’on a retrouvés dans la Seine, effectivement. Mais on ne connaît pas le nombre de morts. Et je pense que cela, c’est quelque chose qui suscite l’intérêt auprès du public, mais suscite l’intérêt aussi des réalisateurs. On a envie de savoir ce qui s’est passé. Malheureusement, on n’aura jamais de nombre, puisque dans les archives de la Préfecture de police, il y a de nombreux trous. Au fur et à mesure des années, avec le travail de Jean-Luc Einaudi, avec les procès Papon, avec tous ces rebondissements à partir des années 1990, beaucoup de réalisateurs se sont penchés sur la question.
 
RFI : Dans le film, vous montrez très bien le contexte ultra violent de l’époque. Dans Octobre 61 à Paris, un film réalisé en 1961-62 mais jusque-là invisible de Jacques Panigel, qui sort en salle le même jour que votre film, le cinéaste montre cela aussi. C'est-à-dire, il va dans le bidonville de Nanterre, il rencontre des Algériens. Il demande à qui la police n’a pas cassé la gueule, et en fait il n’y a personne. C'est-à-dire tout le monde s’est fait casser la gueule.
 
Y.A. : Oui, parce que la violence est tellement extrême sur cette répression-là ! En même temps c’est difficile, parce vous portez à l’image des exactions, vous avez des images que vous retrouvez, d’autres que vous ne retrouvez pas. Et en même temps les témoins aussi, vous livrent ces exactions. Donc, il faut bien mesurer les choses, entre l’image et la parole du témoin. Et c’est ça qui est compliqué dans une répression. Evidemment, j’ai vu le film de Panigel. Ce film est une formidable empreinte en archives, en témoignages. Je me suis dit que tout de même, il fallait mesurer les choses, entre ces archives qui représentent aussi le passé, et la parole des témoins. Et en même temps, comment ne pas être dans le spectaculaire ? Comment ne pas être dans quelque chose de trop dur aussi ? Parce que ce film-là, il faut qu’il soit vu par toutes les générations. Donc c’est une gymnastique un peu compliquée.

 

Voir aussi :

Cinéma d'aujourd'hui, Cinéma sans frontières avec Jean-Luc Enaudi, journaliste, auteur de nombreux ouvrages consacrés au 17 octobre 1961 et proche de Jacques Panigel.