Portrait: Mouammar Kadhafi, le Guide qui s'est perdu


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Le 1er septembre 1969, un jeune capitaine de l’armée libyenne apparaît à la tête d’une junte militaire qui a renversé le vieux roi Idriss sans effusion de sang. Le monde découvre Mouammar Kadhafi, beau gosse, svelte, fringuant officier supérieur très vite promu colonel pour diriger ce vaste pays riche en ressources pétrolières et sous-peuplé. Très tôt, Kadhafi impose un style. Le monde arabe qui trouvait en Nasser, le président égyptien, un père de la nation voyait en Kadhafi une relève assurée pour l’affirmation d’une identité arabe dans un monde agité et où la guerre avec l’Etat hébreu allait focaliser toutes les attentions. Le jeudi 20 octobre 2011, après huit mois d'insurrection et de guerre civile, Mouammar Kadhafi a finalement été tué près de Syrte, la fin d'un règne sans partage de près de 42 ans. Ce dirigeant hors norme a suscité, tour à tour, beaucoup d'admiration, d'irritation, puis de haine.

A la tête d’une révolution, il a su mobiliser des sympathies par un régime progressiste soutenant tous les mouvements de libération dans le monde et plus particulièrement en

Mouammar Kadhafi aux côtés de Gamal Abdel Nasser, en 1969. © WIKIPEDIA

Afrique. Son évolution en politique fut méthodique et calculée avant que l’homme à qui tout réussissait ne verse dans une effrayante mégalomanie. Sa révolution au début des années 70 était dans l’air du temps. Décolonisation, guerres d’indépendance, la question palestinienne, étaient un fonds de commerce infaillible. Socialiste, il a vite eu de l’écho à ses appels du refus de l’ordre établi. Le bloc de l’Est, à l’époque, était un mur sur lequel le président libyen pouvait monter pour observer le monde. Cette posture était pour lui un moyen de menacer l’Occident. Presqu’une obsession.

Son pays est devenu la Jamahiriya arabe libyenne et socialiste et marque le profond changement que le leader libyen impose à son pays. Un mélange de genre entre « centralisme démocratique communiste » et pratique traditionnelle de commandement, le tout érigé en système de gouvernement. Mouammar Kadhafi n’est plus président mais plutôt « Guide de la révolution ». Et, l’air de rien, le pouvoir devient personnel. Il n’est plus exercé par les « masses » qui confient leur destin au Guide éclairé. Mais le culte de la personnalité, déjà présent, est noyé dans un flot de revendications identitaires et d’affirmation de soi dans un monde bipolaire.
 

Le début de la dérive

Devant les débâcles des armées arabes face à Israël, les populations se convainquent qu’un leader fort et intransigeant devrait relever l’honneur des nations et des peuples arabes humiliés. Kadhafi a incarné, un temps soit peu, cette image. Il a pensé la renforcer en s’opposant violemment à toute tentative de négociation avec Israël.

Le 6 octobre 1981, le Guide libyen s’est félicité de l’assassinat du président égyptien Anouar el Sadate appelant même à un jour férié pour saluer « l’action héroïque » qui a consisté à éliminer celui qui a trahi la nation arabe en engageant un processus de paix avec Israël. 

Extrémiste, il applique la stratégie de l’ouverture

Porté par les foules, l’homme s’est senti habité par un destin universel. Il écrit le « Livre vert » qui en quelques vérités fortes devrait ouvrir les portes d’une nouvelle voie autre que celles des Occidentaux ou encore des Soviétiques. Le Livre vert, pensait-il, devrait envoyer aux archives de l’histoire toutes les théories tiers-mondistes.

Dans ce livre le concept de la victoire du peuple inéluctable sur l’oppression, l’impérialisme, par tous les moyens était déjà un prélude au soutien du terrorisme comme moyen d’abattre l’ennemi. La mise en pratique de cette théorie est déjà son implication dans le conflit tchadien en 1973. Ses troupes avaient occupé la bande d’Aouzou dans le nord du Tchad avant d’en être délogées par les forces françaises qui ont appuyé l’assaut conduit par l’armée de Hissène Habré en 1982.

Ses engagement et soutien sur tous les fronts contre les intérêts occidentaux lui ont valu, en représailles, des bombardements américains sur la capitale Tripoli en 1986. Le guide y a perdu une de ses filles adoptives. Mais le Guide libyen s’est aussi illustré par son soutien financier et militaire à l’African National Congress (ANC) en Afrique du Sud pendant les années d’apartheid. Grâce à ses moyens, les dirigeants de l’ANC ont pu voyager dans le monde pour faire entendre la voix de la résistance et de la liberté. Nelson Mandela, après sa libération lui avait d’ailleurs publiquement rendu hommage. 

L’homme ne se donnait plus de limite. Son bras armé était visible dans l’attentat contre le Boeing de la Pan Am au dessus de Lockerbie et qui avait fait 270 morts en 1988. Un avion DC-10 de la compagnie française UTA avait explosé en vol au dessus du désert du Ténéré au Niger en 1989 ; 170 morts. Là encore les services libyens sont mis en cause. Un embargo international frappe le pays de 1992 à 1999. Kadhafi avait consenti à remettre à la justice internationale ses agents impliqués dans les attentats et à indemniser les victimes. C’est le retour de la Libye sur la scène internationale avec son Guide qui a regagné le droit de fréquenter les plus grands de ce monde. Et, par ces temps de crise les dirigeants occidentaux ne voulaient pas « cracher sur les pétrodollars libyens ». Achats d’équipements, d’avions et autres constituaient pour les pays industrialisés une importante manne qui enlève toute odeur au fric libyen.

Futé, il ne voulait pas seulement avoir par l’argent un droit de cité. Il voulait toucher l’opinion occidentale au cœur. De 1999 à 2007, l'affaire des infirmières bulgares, condamnées pour avoir contaminé volontairement, selon les autorités libyennes, des enfants par le virus du sida, a servi de monnaie de change au Guide libyen qui a finalement gracié les inculpées.

En 2003, à la surprise générale, Kadhafi annonce le démantèlement de tous ses programmes secrets d'armement. Il instaure une politique d'assouplissement de la réglementation libyenne en matière économique permettant l'ouverture du marché local aux entreprises internationales. Le réchauffement des relations avec certains pays européens, comme le Royaume-Uni, la France, l'Espagne et l'Italie est effectif. Il déclare qu'il entend désormais jouer un rôle majeur dans la pacification du monde et la création d'un Moyen-Orient sans armes de destruction massive.
 


Fantasque et théâtral il surprend, dérange et amuse. Il refait perpétuellement le monde selon sa lecture des faits et de l’histoire. Shakespeare, selon lui serait un Cheikh arabe dont les prouesses littéraires ont rendu jaloux les Occidentaux qui ont repris à leur compte les œuvres de ce «génie arabe». Originalité et authenticité se muent souvent chez lui en archaïsme et en volonté délibérée de choquer. Une main gantée à un sommet arabe en 1988 pour éviter de serrer la main à des gens qui ont « les mains tachées de sang ». Tenues vestimentaires extravagantes et titres honorifiques ronflants sont des marques de distinction du Guide libyen.

 

Mais ses frasques ont énormément déçu dans le monde arabe où il est plutôt perçu comme un homme imprévisible qui privilégie le « m’as-tu vu » à de réelles réflexions et actions politiques. Le monde arabe se détourne de lui et c’est vers l’Afrique sub-saharienne que le Guide se tourne désormais pour redorer son blason. Il se fait champion du panafricanisme et invite les dirigeants africains chez lui à Syrte pour créer au plus vite les Etats-Unis d’Afrique. Mais faute d’y parvenir, selon ses vœux à lui, il obtient tout de même à la conférence de Syrte en 1999, l’enterrement de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) remplacée par l’Union africaine. Là encore la symbolique l’emporte sur tout autre considération. Syrte est la ville qui le vit naître dans une tribu bédouine le 19 juin 1942. Et c’est de là qu’il voulait se lancer dans la reconstruction africaine. Le symbole, il en a également joué pour remplacer la défunte compagnie aérienne africaine « Air Afrique » par Afriqiyah (Air Afrique en arabe) dont le sigle en vert, jaune, rouge et noir est 9.9.99. L’Union africaine est née le 9 septembre 1999 à Syrte.

Faute d’être le chef incontesté de l’Afrique noire et blanche ensemble, il s’est fait Roi des Rois, invitant à ses frais au sommet de l’Union africaine d’obscurs chefs de villages et de groupes ethniques censés représenter l’Afrique des traditions et du terroir. Ce coup d’éclat est qualifié par de nombreux chefs d’Etat africains de « grand n’importe quoi ». Et, nombre de ses obligés, ses pauvres, en arrivent à se détourner de lui, effrayés par les illuminations du Guide. Lâché, isolé il se replie sur sa tribu bédouine, car au moins ceux-là, les siens ne lui demanderaient jamais de compte. Ils sont impliqués dans la gestion du pouvoir clanique et ont intérêt à ce qu’il perdure ; ce que vomit aujourd’hui le reste du peuple qui réclame comme ailleurs dans le monde arabe le droit à la liberté.

Le rêve africain de Mouammar Kadhafi

 Mouammar Kadhafi était un acteur clé du continent africain. Depuis les années 1970, il n’avait de cesse de faire grandir son influence sur l’ensemble de l’Afrique. Sur la scène internationale, il a toujours milité pour le panarabisme et le panafricanisme avec un rêve: devenir le parrain des révolutions du continent. Pour Mouammar Kadhafi, l'Afrique était une obsession par défaut. Son premier rêve était de devenir le leader incontesté d'un monde arabe unifié. C'est à la fin des années 1970 que son regard se tourne réellement vers le sud. Les pétrodinars qui affluent dans les caisses de l'Etat lui servent à promouvoir une politique étrangère censée combattre l'influence des ex-puissances coloniales.

Mouammar Kadhafi se voit alors en grand parrain de tous les révolutionnaires du continent. Du Tchad à l'Ouganda en passant par le Liberia ou la Sierra Leone, sans oublier les rébellions touaregs, on ne compte plus les insurgés africains à avoir bénéficié des subsides, de l'entraînement et des équipements militaires libyens. Les succès sont rares mais surtout les attentats contre le DC 10 d'UTA et le Boeing de la Panam placent la Libye sur la liste des états voyous, des parrains du terrorisme.

Dix ans d'isolement sur la scène internationale suivent et finalement en 2003, Mouammar Kadhafi décide de se racheter une conduite pour redevenir fréquentable. Il investi massivement dans des infrastructures pharaoniques et se voit en faiseur de paix. Sa nouvelle grande idée c'est l'Union africaine, une fédération continentale où les Etats fusionneraient et dont il serait évidemment le maître incontesté.

Tous ses pairs, loin s'en faut ne partagent pas sa vision. Mais entre crainte de représailles, obligation de réserve envers un généreux donateur et réel sentiment panafricaniste, rares sont ceux qui ont osé publiquement critiquer les dernières ambitions de celui qui s'était fait nommer roi des rois du continent.

 

 

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