Laila Muraywid, née en 1956 à Damas en Syrie : "Under the shadow of the years" (2010). Tirage gélatino-argentique peint marouflé, triptyque, 50 x 180 cm
© Galerie Imane Farès

Y a-t-il une nouvelle peinture, un nouvel art qui pousse après le printemps arabe ? Regardons ce qui émerge actuellement à l’horizon des artistes arabes nous répond l’exposition Traits- d’union. Paris et l’art contemporain arabe à la Villa Emerige à Paris. Jusqu’au 12 novembre nous attend un éventail exquis de 16 artistes, nés ou travaillant au Maroc, en Algérie, en Syrie, au Liban, en Egypte ou en Palestine.

Il y a cette petite fille souriante en robe bleue qui nous intrigue avec des tout petits pieds bizarres. C’est une des Worrier women (femmes anxieuses) de Nermine Hammam. La toile

Nermine Hammam, née en 1967 au Caire en Egypte : "Worrier women" (2011).

s’avère être une photographie numérique qui fait deux mètres de haut. Elle est truffée d’indices. Pour Pascal Amel, commissaire de l’exposition Traits d’union. Paris et l’art contemporain, l’œuvre ne représente pas moins que l’art du 21e siècle. « Nermine Hammam est une artiste égyptienne qui vit à présent à Paris. C’est une œuvre qui fait référence à Oum Kalsoum, la diva absolue du monde arabe. Elle est auréolée d’un nimbe qui rappelle celui d’un saint du christianisme byzantin ou catholique. Vous avez deux serpents qui sont au-dessus de son épaule qui sont directement une référence à l’Egypte pharaonique. Vous avez sa robe constituée d’un motif typiquement arabesque qu’on pourrait trouver dans la peinture islamique. Il y a des bouts de phrases en persan d’un grand poète. Ces pieds sont cernés par des ailes faisant référence au dieu Hermès grecque. Le tout dans une photographie qui est numérisée, qui est agencée numériquement et qui a des effets de peinture. »

 

Une nouvelle unité

Dans l’exposition, il y a beaucoup d’artistes qui travaillent à partir de fragments pour constituer une nouvelle unité et donner un sens global. Taysir Batniji, né à Gaza, aligne 26 Watchtowers (miradors) en noir et blanc dans la tradition de la photographie neutre des bâtiments industriels

Ayman Baalbaki, né en 1975 à Odeissé au Liban : "Al Moulatham" (2010), Acrylique sur tissu imprimé et toile, 200 x 150 cm. © Agial Art Gallery

captés par les Allemands Bernd et Hilla Becher. Le Libanais Ayman Baalbaki accroche notre regard avec Al Mulatham (2011), les yeux sombres d’un combattant anonyme camouflé dans un keffieh rouge qui contraste avec les jolies fleurs qui l’entourent. Dans ses « théâtres de corps », la Syrienne Laila Muraywid sculpte la violence intime et muette qui est omniprésente dans son travail. L’installation Le Mariage (2011) montre deux bras arrachés et se situe « entre l’amour et la guerre. C’est toujours le corps de la femme qui est l’endroit où le combat se passe. Dans le monde arabe, mais aussi ailleurs. »

Ce champ de tension entre fragments et unité est la spécificité de ces artistes contemporains du monde arabe avec leur lien privilégié avec la France. « Ce que je vois comme novation c’est la capacité d’unir ce qui est d’habitude séparé, avance le commissaire Pascal Amel. Par exemple, il y a une présence du corps très grande. En même temps cela n’empêche pas d’articuler le spirituel. Vous avez des choses tragiques, des œuvres qui sont en références à des drames, que ce soit à Beyrouth, soit en Egypte… mais il y a aussi une dimension ludique voire drolatique. »

« Inter-visions »

Un trait d’union entre le Maroc et la France…
Hicham Benohoud, plasticien
10-10-2013 - Par Siegfried Forster

Hicham Benohoud, né en 1968 à Marrakech, vit et travaille depuis cinq ans entre la France et le Maroc. Le « trait d’union » de l’exposition, il le réclame aussi pour son travail et son identité. « La France c’est un pays qui m’a accueilli, qui m’a donné l’occasion de montrer ce que je fais. C’est le pays où je comprends un peu ce qu'est la liberté. Cela m’aide aussi dans ma création. » Benohoud avait fait un tabac avec une série d’autoportraits nus avant de présenter une Version Soft, des mises en scène photographiées où il s’encage et bascule vers l’autodérision. En 2010, il crée des Inter-visions, une coupe transversale de son corps, une grande coque creuse. « Je symbolise l’identité avec l’autoportrait. C’est une prétexte pour parler de la situation en Maroc que ce soit la situation sociale ou politique ou religieuse. Je porte un regard critique sur ma société sans la décrire ou dénoncer d’une manière descriptive. Je la symbolise avec des objets qui étouffent le corps, avec des objets qui empêchent le corps de s’exprimer, de regarder, de sentir. » 

Abderrahim Yamou, né en 1959 à Casablanca au Maroc : "Amas rouge" (2011). Huile sur toile, 200x200 cm. © Galerie Dominique Fiat

Après les révolutions du printemps arabe, tous les visiteurs scrutent les œuvres exposées pour trouver un lien de cause à effet… que tous les artistes présents déclinent. La Couronne d’épines (2010) d’Abderrahim Yamou, qui adore multiplier les matières pointées et les clous, renvoie avec ses faucilles plus à un fétiche africain qu’à un manifeste pour artistes opprimés. Et même Spring dance, peinture monumentale réalisée par Najia Mehadji en 2011, ne se prête pas à une interprétation facile. « Un effet direct ? Je ne le pense pas, remarque Pascal Amel. La culture du monde arabe préfère le différé. Le printemps arabe le traverse, mais pas dans le sens d’un slogan pour dire « We are free » ou « Vive la révolution ». C’est plus subtil. »

Un printemps arabe de l’art contemporain ?

Tout nous appartient…
Laila Muraywid, artiste, peintre, sculptrice, photographe
10-10-2013 - Par Siegfried Forster

L’exposition dans la Villa Emerige rend visible la grande dynamique qui règne aujourd’hui parmi les artistes arabes. Un phénomène qui a largement dépassé les pionniers des années 1960 et 1970 comme Fakr el Nissa, Adam Henein, Chafik Abboud, Ahmed Cherkaoui et aussi l’avènement de galeries et de biennales dans les pays arabes pendant les années 2000. Est-ce qu’on peut parler d’un véritable printemps arabe de l’art contemporain comme certains l’affirment pour le cinéma ? « L’art arabe existait depuis toujours, recadre la Syrienne Laila Muraywid qui se sent aussi en partie Française, mais avant ce « printemps », la lumière n’a pas été mise sur l’art arabe. Après ces événements on commence à dire qu’il y a un art arabe. »
 
Un avis partagé par le commissaire Pascal Amel. Pour lui, cette vague de fonds qui a fini de « booster » les artistes arabes sur la scène internationale a commencé bien avant. « C’est lié au 11 septembre 2001. Cela a été un choc de civilisation, une catastrophe pour l’Occident, mais cela a été aussi une catastrophe pour l’Orient et le monde arabe qui a été réduit à l’image d’un ben Laden ou de la burqa ! » Leur réaction ? Au lieu de chercher la confrontation, ils ont appris d’une manière ingénieuse d'articuler des esthétiques différentes.

Elie Bourgély, né en 1960 au Liban : "Résident clandestin du souvenir" (2011). Technique mixte sur toile, 120 x 240 cm. © Elie Bourgély

« Ils sont en train d’inventer un nouvel art »

Munis de leur propre vocabulaire artistique, ils ont inventé une « grammaire » internationale de l’art contemporain qui résiste au bouleversement du printemps arabe et qui mettra fin à l’orientalisme dans l’art contemporain. « Aujourd’hui, on ne se demande  plus si les artistes arabes sont au niveau, résume Pascal Amel. Ils sont en train d’inventer un nouvel art, parce qu’ils agencent. Ils ont capté ce qui l’intéressait dans l’Occident et ils le mixent avec leur propre culture. Cela crée des nouvelles images. C’est un peu l’inverse de ce qui s’est passé au début du 20e siècle, quand Matisse, Kandinsky, Paul Klee… allaient en Orient et en ramenaient la modernité. Cette fois, ce sont les « Orientaux » qui regardent l’Occident et qui créent un nouvel art. »

Le commissaire Pascal Amel explique le choix de l’exposition « Traits d’union. Paris et l’art arabe contemporain ».
10-10-2013 - Par Siegfried Forster

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« Traits- d’union. Paris et l’art contemporain arabe », jusqu’au 12 novembre à la Villa Emerige, Paris.