Robert Badinter sur RFI : «la pénalisation de l’homosexualité est un outrage absolu»


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80 pays dans le monde, dont une trentaine en Afrique, pénalisent l'homosexualité. C'est un crime dans un pays comme le Cameroun où trois homosexuels sont actuellement en prison en attente de jugement. Rares sont les défenseurs de la cause homosexuelle qui osent s'exprimer en Afrique. Aussi, Robert Badinter, ancien Président du Conseil constitutionnel et ancien Garde des Sceaux a décidé de leur apporter son soutien. C'est lui qui a œuvré en France pour la dépénalisation de l'homosexualité.

 RFI : Trois homosexuels sont actuellement détenus dans les prisons camerounaises en attente de leur jugement. Peu de voix en Afrique, hormis celle de l’avocate Alice N'kom, ont pris leur défense. Pourquoi avez-vous choisi de défendre cette cause ?

Robert Badinter : Depuis très longtemps, et je salue l’action poursuivie par Alice, comme elle, je m’oppose avec la dernière énergie à la répression de l’homosexualité entre adultes consentants. Chacun est libre de disposer de son corps. Cela relève de la liberté humaine, cela relève de l’intimité, et de la vie privée. Par conséquent, rien n’autorise une justice quelconque à frapper de sanctions un comportement sexuel librement consenti entre adultes. C’est en soi, une violation de la liberté et de la dignité d’un être humain. Donc je ne cesserai jamais de le combattre. J’ajoute que, de quelque manière qu’on considère cela, on voit s’exercer dans cette répression – qui revêt dans certains cas la forme véritable d’une persécution – une hantise homophobe, une passion secrète et détestable qui fait qu’on ne supporte pas ceux que l’on considère comme n’ayant pas les mêmes mœurs que vous. C’est tout à fait inacceptable dans une société de libertés.
 
RFI : Comment expliquez-vous que la pénalisation de l’homosexualité ne choque pas plus, au Cameroun, mais aussi, de manière générale, en Afrique ?
 
Robert Badinter : Je ne suis pas anthropologue, ni ethnologue. Il m’est difficile d’essayer d’analyser ce qui peut être traditionnellement à l’origine d’un pareil comportement et d’une pareille persécution. C’est véritablement aux spécialistes de la culture africaine de se pencher sur cet aspect des choses. Mais pour moi, l’essentiel est ailleurs. Les Africains sont des être humains comme les autres, culturellement ils ont leur culture, leur approche, mais rien n’autorise de franchir au nom de celles-ci, la ligne qui sépare la persécution de la simple indifférence, on n’en demande pas plus ! Les homosexuels ne demandent pas à ce que chacun applaudisse leur comportement, ils ne demandent rien d’autre que la liberté que chacun doit avoir en ce qui concerne ses pratiques les plus intimes. Encore une fois, entre adultes consentants, la disposition de son corps, cela ne regarde personne d’autre qu’eux. Donc il y a là une espèce de tyrannie, qui retrouve sa source dans d’anciens comportements, qui est tout à fait injustifiable.
 
RFI : Vous avez, il y a quelques temps, qualifié la pénalisation de l’homosexualité d’outrage absolu. Qu’entendez-vous par là ?
 
Robert Badinter : Je veux dire que cela méconnait absolument la liberté et la dignité de l’être humain adulte (…). Quand il s’agit de sanctions qui demeurent symboliques, c’est déjà odieux et insupportable… Mais quand vous voyez inscrit dans les textes des peines dont certaines sont atroces (…), on ne peut pas ne pas être révolté. Et je trouve qu’à cet égard, il règne une résignation suspecte et à mes yeux intolérable. Je ne cesse d’appeler à un mouvement d’opinion profond : on ne doit pas condamner, encore moins à des peines sévères, ceux qui n’ont pas les mêmes comportements que la majorité dans le cadre de la libre disposition de leurs corps par des adultes consentants.
 
RFI : C’est un combat qui fait partie intégrante du combat pour les droits humains ?
 
Robert Badinter : C’est un des plus importants. Cette persécution est source de malheurs extrêmes. Le délit d’homosexualité, qui à l’époque se traduisait généralement par des peines d’amendes, avant qu’il n’ait été supprimé, entrainait un discrédit considérable. Vous retrouvez là, enracinés, des préjugés, religieux souvent, très lointains et incompatibles avec ce qu’est la philosophie et l’éthique des droits de l’homme.
 
RFI : Face au discours ambiant si hostile dans un pays comme le Cameroun mais aussi, d’une façon générale dans beaucoup de pays en Afrique, quel type de discours doit être tenu pour enclencher une prise de conscience ?
 
Robert Badinter : Le plus direct et le plus simple du monde : rappeler les évidences. Chacun est libre de son corps, chacun est libre d’en disposer comme il l’entend, nul ne saurait imposer à autrui sa violence sexuelle, mais nul ne saurait dicter à quelqu’un ce qu’il doit avoir comme comportement sexuel. C’est la libre disposition de son corps et l’intimité de la vie privée de chacun. C’est aussi simple que cela. Le mot de liberté retrouve ici toute sa force. C’est simplement l’enracinement dans des préjugés et des enseignements dont le fondement, en effet, s’inscrit généralement dans la tradition religieuse, c’est simplement cela qu’on retrouve à travers ce qui constitue une persécution odieuse d’êtres humains. Chacun sait les conditions de détention qui sont faites aux homosexuels dans certaines prisons : c’est un enfer carcéral qu’on leur réserve ! Et pourquoi, au nom de quoi, parce qu’ils n’ont pas les mêmes affinités sexuelles que les autres ? C’est une discrimination affreuse ! Et d’une violence souvent insupportable. La chasse à l’homo ça existe, la pénalisation de l’homosexualité ça existe, les morts dans les camps de concentration pour homosexualité ça a existé ! Jusqu’au au XIXe siècle en Europe on persécutait violement les homosexuels dans certains Etats !
 
RFI : Vous vous êtes battu en France pour obtenir la dépénalisation de l’homosexualité, c’est même grâce à vous que la loi a pu évoluer. Selon vous les préjugés de la société française de l’époque sont-ils les mêmes que ceux que l’on retrouve aujourd’hui dans certaines sociétés africaines ?
 
Robert Badinter : Ce qui a changé profondément l’attitude de la communauté hétérosexuelle vis-à-vis des homosexuels, c’est l’épreuve du Sida. La dignité, la solidarité, le courage, dont ont fait preuve les homosexuels au moment où le Sida paraissait leur être principalement sinon exclusivement réservé, cela a beaucoup frappé les imaginations. On avait de l’homosexuel des représentations qui étaient écœurantes, fallacieuses ; d’un seul coup on a vu des êtres humains frappés par le malheur ou la souffrance de leurs proches, leur venant en aide, ne les abandonnant pas, admirablement solidaires, cela a saisi l’opinion publique : à partir de ce moment-là on s’est demandé pourquoi ces femmes et ces hommes sont persécutés parce qu’ils n’ont pas les mêmes comportements sexuels que les nôtres ? C’est absurde ! Ce sont des êtres humains comme nous tous, et par conséquent, pas de discrimination, pas de différenciation ! Ce sont, je l’ai souvent rappelé, nos sœurs, nos frères ! Nous n’avons pas les mêmes mœurs, mais en quoi cela serait de nature à susciter, non seulement la réprobation mais surtout la persécution ! C’est insupportable.
 
RFI : Vous parliez de la pandémie du Sida, justement on s’aperçoit que cette persécution dont sont victimes les homosexuels entraîne des effets pervers en matière de lutte contre le Sida, cela la rendant plus difficile encore dans certains pays.
 
Robert Badinter : Absolument. Là encore une fois, vous êtes stupéfié, révolté, par l’inhumanité qu’engendrent ces comportements homophobes. C’est véritablement un refus d’humanité. Je ne prends pas cela à la légère. Je vois dans cette forme de persécution les expressions les plus cruelles des comportements tribaux.
 
RFI : Est-ce qu’il n’y a pas dans certains systèmes politiques une volonté d’instrumentaliser cette haine contre l’homosexuel afin sans doute de dévier, de dériver le débat politique sur d’autres phénomènes ?
 

Robert Badinter : Quand vous refaites l’histoire ou l’anthropologie de l’homophobie, vous la trouvez présente dans des civilisations extrêmement raffinées, évoluées. Je pense au Royaume-Uni au XIXe siècle par exemple (…). On peut avoir une société extrêmement évoluée et une vieille hantise homophobe (…). Ça n’est pas le moindre des aspects des comportements inhumains de certaines sociétés et de certains individus. Les groupes de chasseurs d’homos on les connaît, on les a vus à l’œuvre dans toutes les sociétés. C’est un des aspects noirs de l’espèce humaine ces comportements homophobes, comme toutes les discriminations, toutes les haines raciales ou religieuses (…). Il faut absolument lutter contre, je salue le combat d’Alice.