Quand l’Afrique réplique, plume à la main

James Currey (g.) et George Hallett, photographe d'auteurs africains, à la foire du Livre au Cap en 2008.
© Clare Currey

Publiée à Londres, la collection « African writers series » a été un formidable révélateur et catalyseur de talents littéraires africains. A l’occasion de la publication en français de l’ouvrage que son éditeur James Currey a consacré à la genèse et l’évolution de cette collection phare, intitulé Quand l’Afrique réplique, le salon de lecture Jacques Kerchache (Musée du quai Branly) a organisé le samedi 19 novembre un après-midi de rencontres et d’échanges avec des auteurs africains et des spécialistes de la littérature africaine.

La littérature africaine anglophone est mal connue de ce côté du Channel. C’est sans doute ce constat qui a conduit Jean-Pierre Orban des éditions L’Harmattan à publier, dans le cadre de sa belle collection « L’Afrique au cœur des lettres », le livre-document de l’éditeur anglais James Currey consacré à l’épopée de la célèbre « African Writer Series » (AWS) que ce dernier a dirigée entre 1967 et 1984.

Quand l’Afrique réplique est un ouvrage précieux qui raconte, à travers les heurs et malheurs d’une collection littéraire, l’histoire tout court de la genèse et du développement de la littérature africaine anglophone moderne. Il faut remercier Jean-Pierre Orban d’avoir pris l’initiative de faire traduire en français et publier cet ouvrage important. Son auteur James Currey était à Paris le samedi 19 novembre pour parler de son livre et surtout de son expérience à la tête de la célébrissime collection qui va fêter l’année prochaine son cinquantième anniversaire.

Prenant la parole au musée du quai Branly dans le cadre d’une rencontre autour de la littérature africaine anglophone, qui a réuni spécialistes (Romuald Fonkoua, Xavier Garnier, Christiane Fioupou, Obioma Ofoego) et écrivains (le Tanzanien Abdulrazak Gurnah et le Zimbabwéen Brian Chikwava), Currey est revenu longuement sur les origines de la collection. Le projet était qualifié par les observateurs de l’époque d’« insensé » mais d’« inspiré ». « Insensé » car dans les années 1960 la littérature africaine était à ses premiers balbutiements. Ni le concept d’écrivain africain, ni l’idée d’une collection de textes littéraires venus d’Afrique n’allait de soi.

Créer des classiques africains
 
C’est dans ce contexte qu’Alan Hill, des éditions Heinemann Educational Books, s’est lancé avec son équipe de collaborateurs et de conseillers (James Currey les rejoindra en 1967) dans la publication d’une nouvelle collection qui témoigne de la force de la création littéraire africaine. Cette initiative coïncidait avec l’accession à l’indépendance des pays africains. L’intuition de Hill consistait à proposer aux classes instruites de ces pays émergents des lectures sérieuses et de bonne qualité dans un format d’édition brochée (paperback) et à un prix accessible. Son modèle était les livres de poche publiés par les éditions Penguin Books en Angleterre à partir des années 1930 pour vulgariser les classiques. D’où la couleur orange des livres de la collection AWS, inspirée de la collection de Penguin.
 
Or le problème auquel l’équipe de Hill a dû rapidement faire face, c’était l’absence de classiques africains. La formule de l’édition de poche ne peut marcher que s’il y a un nombre suffisant de textes à rééditer. Ceci était loin d’être le cas dans le champ de la littérature africaine anglophone. Qu’à cela ne tienne, l’éditeur décida de combler ce déficit en suscitant de nouveaux textes. A cette fin, il nomma Chinua Achebe (excusez du peu !) au poste de conseiller éditorial de la collection. L’homme était déjà universellement connu et adulé par l’intelligentsia africaine pour son premier roman cathartique et délicieusement post-colonial Things fall apart (1958) qui a d’ailleurs inauguré la collection AWS. Chinua Achebe était un exemple à suivre pour les jeunes Africains qui ambitionnaient de faire une carrière en littérature et réinvestir leur propre histoire, leurs visions, leurs intimités dont ils ont été trop longtemps dépossédés par le processus de la domination coloniale. Prenant sa place dès 1962 au sein de l’équipe Hill, le grand romancier nigérian s’est révélé être un atout majeur pour attirer de jeunes écrivains.
Une diversité de sensibilité
 
Aussi, la publication des textes majeurs de la littérature africaine de langue arabe, française ou lusophone aux côtés des anglophones a permis d’élargir le champ ouvert par l’AWS et constituer, ce que Chinua Achebe a appelé « le meilleur et le plus important catalogue de littérature africaine ». Un catalogue qui réunit aujourd’hui plus de 300 auteurs venus de toute l’Afrique. Il représente une diversité de sensibilités, de visions et de genres. Des écrivains blancs et noirs y cohabitent avec des métis, des romanciers avec des poètes et essayistes. Les anglophones avec les francophones, les lusophones avec les arabes. Cette diversité trouve sa cohérence dans la communauté de l’expérience africaine qui se déploie dans toutes ses nuances et ses couleurs dans les 370 titres que compte la collection.C’est cette richesse que raconte le livre de Currey, tout en mettant l’accent sur les écrivains et le caractère « audacieux » de leur écriture. Riche en anecdotes, Quand l’Afrique réplique se lit comme un livre de voyage à travers des paysages de l’esprit et de l’imaginaire.
 

Quand l’Afrique réplique, par James Currey. Traduit de l’anglais par Sophie Amar.

Collection « L’Afrique au cœur des lettres ». Editions L’Harmattan, 449 pages, 38,50 euros.