Tunisie, un an après l’immolation de Bouazizi


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C'était il y a un an, en Tunisie, le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant dans la ville de Sidi Bouzid, se faisait confisquer son étal. Une humiliation de plus, de trop pour le jeune homme qui décide de s'immoler. Ce geste a lui seul avait alors ravivé toutes les souffrances endurées par les Tunisiens depuis des années, notamment dans les régions du sud, qui s'étaient déjà soulevées en 2008.

Sans le savoir, Mohamed Bouazizi lance alors le début d'une révolte sans précédent qui aboutira à la chute du président Ben Ali, le 14 janvier dernier; puis indirectement à d'autres soulèvements en Egypte, en Libye au Maroc.

Nous sommes le 17 décembre à Sidi Bouzid et comme tous les jours Mohamed Bouazizi installe son charriot de fruits et légumes dans la rue. Ce jour-là, il se trouve devant le gouvernorat, à la station de taxis, un emplacement interdit.

Une policière s’en prend alors à lui, saisi sa balance et sa marchandise. Elle le gifle aussi, dit-on. Humilié, Mohamed Bouazizi demande à être reçu par les autorités qui refusent. Quelques heures plus tard, le jeune vendeur désespéré s'immole.

Immédiatement, 2 000 personnes descendent dans la rue pour protester. Mohamed Bouazizi très grièvement brûlé est hospitalisé. Il décède le 4 janvier 2011.

Entre-temps, pour tenter de calmer les esprits, le président Ben Ali reçoit sa famille et donne l'ordre d'arrêter la policière Faidha Hamdi. Après trois mois et demi de prison, cette femme pieuse est jugée, et blanchie. La gifle n'aurait en fait jamais existé. Plus tard, des opposants à Ben Ali de Sidi Bouzid confieront avoir inventé l'histoire pour lancer la contestation.

Faidha Hamdi ne se reproche rien : «  je n’ai pas de regret. Je n’ai fait aucune faute que je pourrai regretter. Ils m’ont accusé à tort. Ils m’ont fait prendre la responsabilité de tout un régime. C’est peut-être parce que j’étais le maillon le plus faible. Je ne suis pas une victime de la révolution mais de l’injustice. Je suis bien sûr liée à cette révolution. Mais, je n’en suis pas la cause. Chaque personne a participé. Moi, comme d’autres ».

Une policière bouc-émissaire d'un régime aux abois. C'est la thèse la plus probable aujourd'hui. Faidha Hamdi, symbole malgré elle avec Mohamed Bouazizi de cette journée, a repris le travail depuis la rentrée, mais dans un bureau. Le contexte ne lui permet plus d'exercer en tenue dans la rue.


Les déçus du sud

Les habitants de Sidi Bouzid tiennent d'abord au symbole. « Il ne faut pas dire que cette révolution est celle du jasmin mais celle de la figue de barbarie », disent-ils. Une révolution qui pousse chez eux sous le soleil, à côté des champs d'olivier.

Issus d'une région pauvre et délaissée, ils font ensuite un constat : « rien n'a changé depuis le départ de Ben Ali le 14 janvier. L'équité entre les régions promises par les hommes politiques de Tunis n'a pas encore vue le jour ». « C'est comme si Gafsa ou Sidi Bouzid n'existait pas sur la carte de Tunisie », s'insurge un jeune chômeur de 30 ans. Ce jeune ressemble à des milliers d'autres. Ils ont l'impression que leur révolution a été confisquée.

Dans les faits, le sud manque d'infrastructures, de routes, d'hôpitaux. « C'est un droit ça ne devrait pas se discuter », martèlent de leur coté les habitants de Gafsa  qui campent devant le siège de l'Assemblée constituante à Tunis depuis plusieurs jours. Un espoir se profile cependant disent certains. Celui de voir le nouveau pouvoir légitime écouter les populations de l'intérieur du pays.

Et en attendant que l'Etat tienne ses promesses, à Sidi Bouzid, on rêve aujourd'hui de voir de nouveaux investisseurs s'installer. Les premiers seront peut-être des hommes d'affaires turcs qui ont fait le déplacement dans la région et promis d'investir dans le secteur agricole.

Un an après la révolution, l'impatience des Tunisiens de voir leurs conditions de vie s'améliorer grandit. Pour beaucoup, les problèmes économiques sont toujours les mêmes. Des irréductibles sont toujours installés devant le siège du parlement tunisien pour réclamer des changements concrets.

Moncef Marzouki avait demandé une trêve sociale de six mois dans les manifestations pour pouvoir travailler sereinement. Mais le nouveau président tunisien risque fort de ne pas être entendu.

Sous des tentes nuit et jours, ils sont encore des dizaines d'irréductibles devant le siège du Parlement à demander pêle-mêle la relance du secteur touristique, l'indemnisation des blessés de la révolution ou encore l'embauche des jeunes chômeurs du bassin minier de Gafsa. Ce mouvement traduit l'impatience d'une partie de la population un an après la révolution.

Tous reconnaissent que la chute de la dictature a libéré la parole et fait tomber la peur en Tunisie. Mais les difficultés économiques se sont bien souvent aggravées. Avec un taux de chômage dépassant les 40 % pour les jeunes de l'intérieur du pays et une croissance proche de la récession. Les germes de la révolution sont toujours présents.

Dans les villes du centre, berceau de la contestation, la situation reste explosive. A Gafsa, par exemple, il y a quelques jours encore, le couvre-feu a dû être rétabli après des émeutes, sur fond de crise, pour demander des emplois. La relance de la machine économique, déclencheur de la révolution, sera donc la priorité du nouveau gouvernement, dans l'espoir d'éviter le retour des manifestations d’ampleur.