Rwanda : les experts français ont localisé l’origine des tirs contre l’avion du président Habyarimana

L’attentat contre l'avion de l'ancien président Habyarimana a immédiatement déclenché le génocide qui a provoqué la mort de plus de 800000 personnes.
© Getty/Scott Peterson

Un rapport d’expertise français présenté ce mardi 10 janvier 2012, par deux juges français, bat en brèche les accusations de l’enquête Bruguière. Le rapport confirme l’hypothèse d’un départ des tirs de missiles depuis le camp de Kanombe qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, en avril 1994. Une thèse qui, selon les avocats des proches de l’actuel président rwandais inculpés dans le dossier, exonère leurs clients. Le gouvernement rwandais a immédiatement réagit en considérant que ce rapport « rend justice » au Rwanda.

Le rapport clôture définitivement 17 ans de mensonges, 17 ans de manipulations, 17 ans de traumatismes, 17 ans de trahisons, 17 ans d'injustices ....donc nous sommes contents.

Tharcisse Karugarama, ministre rwandais de la Justice
10-01-2012 - Par Boniface Vignon

Les avocats des proches du président rwandais mis en examen dans ce dossier sont sortis tout sourire de ce rendez-vous chez les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux. Pendant quatre heures, ils ont écouté le rapport de l’enquête réalisée au Rwanda par six experts désignés par les juges qui désignent la colline de Kanombé comme l’origine des tirs qui ont abattu l’avion du président Habyarimana contredisant ainsi la thèse du juge Bruguière qui, en 2006, sur la base de témoignages et sans jamais s’être rendu au Rwanda, avait conclu que des membres de la rebellion tutsi du Front patriotique rwandais (FPR) avaient abattu l’avion du président Habyarimana en s’infiltrant sur une autre colline de Kigali, un lieu dit baptisé la ferme de Massaka, surplombant l’aéroport de Kigali, à l’est de la piste.

« Nos clients qui ont injustement été accusés et poursuivis pendant des années se trouvent confortés dans leurs positions »,a estimé Me Bernard Maingain qui défend les sept inculpés. « Cette affaire va prendre fin et nous allons continuer notre combat », a-t-il ajouté en affirmant qu’il réclamerait un non-lieu pour ses clients.

De son côté, l’avocat de la veuve Habyarimana, Me Philippe Meilhac, se veut plus prudent. Il reconnaît que la désignation de la colline de Kanombe, comme l’origine des tirs, est une nouveauté mais d’après lui, le rapport confirme par ailleurs des éléments de l’enquête du juge Bruguière. Et il cite l’exemple des missiles utilisés, de conception soviétique, nécessitant une formation technique très précise qui n’aurait jamais été assurée auprès des éléments de l’armée rwandaise.

Il y a une forme de nouveauté par rapport au lieu de tir présumé des
missiles qui ont abattu l'avion mais il y a aussi un grand nombre de
confirmations, notamment quant au type de missiles de conception soviétique qui nécessitaient, ainsi que nous l'ont dit les experts, une formation technique très précise qui n'a jamais été assurée auprès d'aucun élément de l'armée rwandaise.

Philippe Meilhac, avocat de la veuve du président Habyarimana
10-01-2012 - Par Sarah Tisseyre

Deux thèses qui s’opposent

Le 6 avril 1994 le président rwandais hutu, Juvénal Habyarimana était assassiné, victime d’un attentat qui n’a jamais été revendiqué. L’avion qui le transportait et qui s’apprêtait à atterrir à Kigali a explosé après avoir été atteint par deux tirs de missiles. Il n’y a eu aucun survivant parmi les 11 autres personnes à bord dont le président burundais Cyprien Ntaryamira et les quatre membres d’équipage français. L’attentat a immédiatement déclenché le génocide qui a provoqué la mort de 800 000 personnes, essentiellement des Tutsis.

Depuis 1994, deux thèses se sont affrontées sur les auteurs de cet attentat. Il y a, d’un côté, ceux qui pensent que ce sont des extrémistes hutus qui ont tué leur propre chef et de l’autre, ceux qui y ont vu la main du mouvement armé tutsi, le Front patriotique rwandais (FPR).

Au moment où le président rwandais a été assassiné, il y avait, au Rwanda, une transition politique en cours qui prévoyait d’associer au pouvoir les rebelles tutsis. Une éventualité que les extrémistes hutus n’auraient pas supportée.

Les premiers à être accusés par la radio nationale mais aussi par la France furent les rebelles tutsis du FPR. Cette thèse a été reprise par le juge français Jean-Louis Bruguière, premier magistrat français chargé de l’enquête à partir de 1998. Huit ans plus tard, en 2006, il a lancé neuf mandats d’arrêts contre des responsables proches du président Kagame qui, en 1994, dirigeait le FPR – la rebellion tutsi.

Depuis la fin du génocide, en juillet 1994, le FPR est revenu au pouvoir et le lancement de ces mandats d’arrêt par le juge Bruguière, en 2006, ont alors provoqué la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, sachant que les relations entre les deux pays étaient déjà très tendues en raison des soupçons récurrents d’un soutien français aux forces génocidaires en 1994.

Il a fallu attendre trois ans pour que les deux pays renouent le dialogue. En déplacement au Rwanda en février 2010, le président Nicolas Sarkozy a reconnu des « erreurs » de la France qui a soutenu le régime Habyarimana dont sont issus les génocidaires.

Le juge Marc Trévidic et son équipe d’experts à Kigali en 2010

En 2008, le juge Bruguière a cédé la place au juge antiterroriste Marc Trévidic qui a poursuivi l’enquête. Deux ans plus tard, en 2010, il s’est rendu sur les lieux de l’attentat avec une équipe : deux spécialistes en balistique et en acoustique, deux autres pour les accidents aériens, un pilote de Falcon 50 (le même type d’avion que celui sur lequel se trouvait le président Habyarimana) et deux géomètres.

Le juge et son équipe ont ainsi procédé à une enquête pour déterminer le lieu d’origine des tirs. C’est leur rapport d’expertise qui a été présenté aujourd’hui aux défenseurs des parties civiles et des officiels rwandais poursuivis dans cette affaire.

Je prends acte de ce rapport. Et je suis tout à fait favorable à ce que les relations entre la France et le Rwanda, qui sont reparties sur de nouvelles bases, soient aussi positives que possible.

Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères
10-01-2012 - Par Boniface Vignon

 

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