Libar M. Fofana raconte l'étrange rêve de deux soeurs siamoises

Le Guinéen Libar M. Fofana vient de publier son cinquième roman
© Gallimard

Découvert en 2004 grâce à un premier roman où il s’affirmait déjà comme un conteur grave et subtil, le Guinéen exilé en France Libar M. Fofana s’est révélé être l’une des valeurs sûres de la collection « Continents noirs » (Gallimard) consacrée à la littérature africaine. L’étrange rêve d’une femme inachevée est son cinquième roman. Il y est question de gémellité siamoise, de liberté malgré des déficiences physiques insurmontables et de l’expérience des limites.

Le 14 juillet 1993, lors d’un concert de rock au stade vélodrome de Marseille, Libar M. Fofana a perdu l’ouïe. Le jeune mélomane s’était rapproché trop près de l’estrade où la puissance des ondes sonores avoisinait quelque 1 million de watts, loin au-dessus des 5000 watts autorisés. Transporté immédiatement au service des urgences de l’hôpital de la Timone, il fut soigné par les plus grands spécialistes, mais n’a jamais pu récupérer toute sa capacité auditive. C’est pendant sa convalescence que cet ingénieur en électricité est venu au roman, se lançant dans l’écriture avec la force de désespoir, sans doute pour mieux s’arracher au silence du monde.

Auteur aujourd’hui de cinq romans, le Guinéen s’est imposé comme l’un des romanciers les plus sensibles de la jeune génération d’écrivains africains. L’un des plus audacieux aussi, qui ose s’aventurer aux frontières du non-dit des sentiments, puisant son inspiration dans l’expérience des limites. Comme dans son dernier roman qui met en scène la vie et les amours de deux sœurs siamoises. L’étrange rêve d’une femme inachevée est un récit d’une grande originalité, riche d’une imagination quasi-chirurgicale qui opère à coeur ouvert.

Une quête d’identité

© Gallimard

Hawa et Ramatoulaye sont deux sœurs jumelles. Les mystères de la vie les ont fait naître siamoises, l’une collée à l’autre. Les deux sœurs se tournent le dos, mais partagent des bras, des jambes, ainsi que d’autres organes qui les unissent jusqu’à les empêcher de jouir de la moindre intimité. Leur naissance est fatale pour leur mère. Quant au père, pauvre paysan dépassé par les événements, il s’enfuira loin, laissant les nouveaux-nés se débrouiller seuls face à un monde éternellement hostile. Pourtant, les fillettes survivront  grâce à l’affection de la nourrice à laquelle les aînés du village les confient.

Inséparables, les deux sœurs se révèlent différentes par leurs tempéraments, leurs ambitions. L’une rêve d’aimer, l’autre veut devenir femme politique. Elles connaissent l’amour, la haine, l’exploitation et la cruauté. Mais ce qui les définit le mieux, c’est leur quête d’identité et d’indépendance, quête rendue contraignante à cause de leur situation qui leur interdit toute aspiration à l’individuation. « Leur quête d’identité était en réalité une quête de place, écrit le romancier. Quelle place ai-je dans ce monde ? Se sentant rejetées, elles se rapprochèrent l’une de l’autre. Face à ceux qui les excluaient, elles s’unirent à nouveau pour résister. Cette alliance tacite modifia la nature de leur lien. Il devint protecteur. Ce besoin vital qu’elles avaient l’une de l’autre s’avéra à la longue une souffrance. Car, là où elles cherchaient à s’émanciper et à affirmer chacune son identité, elles se retrouvèrent enchaînées à un destin commun ».

Un roman psychologique

La représentation de ses personnages évoluant d’une manière contrastée et conflictuelle malgré leur conscience douloureuse de leur communauté de destin révèle une connaissance profonde chez l’auteur de la psychologie humaine et des abîmes de la sororité. Le romancier a su faire de la tension psychologique entre les deux soeurs le cœur même de son récit. Avec intelligence et subtilité, il sonde l’âme de ses héroïnes, n’hésitant pas à traquer leurs pensées les plus intimes, leurs inhibitions et la naissance des passions inédites. Les pages les plus émouvantes du livre sont celles qui concernent l’histoire d’amour des deux sœurs avec l’homme de leur cœur dont elles voudraient partager la vie, mais ne savent pas trop comment s’y prendre. Avec Mamadi, Hawa et Ramatoulaye rêvent « d’une histoire à trois, une polygamie inédite où les épouses non seulement habiteraient la même case, mais vivraient dans le même corps ».

Leurs combats pour surmonter leurs déficiences, mais aussi pour la reconnaissance de leur humanité font des deux protagonistes de ce roman des personnages poignants dont la quête ne peut déboucher que sur la tragédie et la mort. Mais, comme Fofana aime le rappeler, il est un auteur foncièrement optimiste qui sait qu’en dépit des horreurs qui accablent le monde, il y a toujours quelque chose à sauver. Ses récits sont fidèles à cette profession de foi, porteurs d’univers de luttes sombres et tenaces, éclairés seulement par la lumière de l’espoir. Dans son nouveau roman, cet espoir a pour nom Sira, née de rêves et passions de deux femmes inachevées !


L’étrange rêve d’une femme inachevée, par Libar M. Fofana. Collection « Continents noirs », éd. Gallimard, 190 pages, 17,50 euros.

 

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