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Cameroun Faune

Au Cameroun, les massacres d'éléphants continuent


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Il y a quelques semaines, Bouba Ndjida (le plus grand et le plus riche des parcs nationaux du Cameroun) comptait entre 600 et 1 000 éléphants. Les braconniers et leurs armes de guerre sont passés par là : en deux jours de patrouille, la mission d’IFAW – le Fonds international pour la protection des animaux – venu faire un premier état des lieux, n’est parvenu à pister que quelques traces d’éléphants vivants, alors que le braconnage se poursuit.


 « Ils reviennent auprès des leurs renifler les carcasses. On aperçoit leurs traces tout autour des cadavres. On connaît ce comportement chez les éléphants. C’est une des raisons qui font que cet animal occupe une place particulière dans le règne animal », explique Paul Bour qui accompagne les spécialistes de la faune sur le terrain, insistant sur le comportement social des éléphants.
 
Depuis plusieurs semaines, l’homme qui gère l’unique campement du parc Bouba Ndjida, qu’il connaît comme sa poche, traque les odeurs de carcasse en décomposition pour retrouver les éléphants abattus. Ils gisent par dizaines dans la savane. « Personne ne peut se permettre d’avancer des chiffres définitifs. Aujourd’hui, le comptage de carcasses avoisine les 150-200 éléphants. Les présomptions et les informations précises de villageois que l’on a pas encore eu le temps de vérifier laissent penser à 150 bêtes massacrées de plus. Mais toutes ces observations se font le long des pistes et depuis le début du massacre personne n’est allé prospecter aux fins fonds de la brousse… »
 
Si l’ampleur du massacre prête encore à controverse depuis l’annonce du chiffre de 128 éléphants tués par les autorités, l’examen des carcasses suscite d’ores et déjà la vive inquiétude des membres de la mission IFAW, le Fonds international pour la protection des animaux.
 
 
C’est la première fois depuis le début des massacres, mi-janvier, qu’une ONG se rend sur place pour faire un état des lieux du massacre d’éléphants. L'objectif est de documenter cet abattage sauvage pour mener une activité de lobbying contre la reprise du commerce international d’ivoire. Sharon Redrobe, spécialiste de la faune sauvage, constate : « Ils n’ont pas tué que des adultes mais de jeunes femelles et des éléphanteaux. Leurs défenses en ivoire sont toutes petites ! En abattant des jeunes, c’est toute l’espèce qui risque de s’éteindre ».
 
La vétérinaire britannique est plutôt pessimiste sur le sort des éventuels survivants : « Ces carcasses ont plusieurs jours, on peut donc supposer que les éléphanteaux sont déjà morts de faim car ils ont besoin du lait maternel durant de longs mois. Quant aux jeunes, ils manqueront d’un apprentissage. Les éléphants sont très sociables et apprennent de leurs aînés. Sans modèle, les survivants ne sauront pas comment approcher les femelles ou encore préserver leur environnement ».
 
Porosité des frontières et laxisme des autorités
 
Le braconnage de l’éléphant de savane, sans précédent dans le nord du Cameroun, n’est cependant pas nouveau. Les pachydermes ont connu le même sort il y a quelques années au Tchad, avant de se réfugier de l’autre côté de la frontière, dans le Bouba Ndjida, où leur population était en constante augmentation ces dernières années. La porosité des frontières et l’insuffisance de la sécurité sur le terrain ont permis aux braconniers de ratisser à cheval le parc en toute impunité. Ces chasseurs d’un nouveau genre utilisent des armes à crosse de métal, Kalachnikov ainsi que des FAL, fusils automatiques légers.
 
De leur côté, les autorités camerounaises ont tardé à réagir. Il aura fallu attendre début mars pour voir le ministre de la Défense et son homologue des Forêts et de la Faune effectuer une descente à Garoua, le chef-lieu de la région du nord, pour lancer la riposte camerounaise « sur très hautes instructions du président de la République ».
 
Sur le terrain, l’armée déployée a affronté à plusieurs reprises les braconniers, dont le dernier signe de présence dans le parc remonte à ce dimanche 11 mars 2012. Jour où, de sources concordantes, un vif combat a opposé les soldats aux cavaliers, au sud-est du parc.
 
La semaine dernière, les Soudanais ont encore procédé à deux reprises à des abattages massifs, tuant une quinzaine d’éléphants dont un troupeau entier tombé sous leurs balles. Le tout à quelques kilomètres à peine du camp où les soldats du Bir, un corps d’élite de l’armée camerounaise, sont installés pour sécuriser la zone. Les affrontements auraient fait au moins trois morts (dont deux côté camerounais) et plusieurs blessés. Il semble que l’armée camerounaise peine à neutraliser les braconniers en raison de l’étendue de la zone à sécuriser et de la bonne connaissance du terrain des braconniers, présents sur les lieux depuis bientôt deux mois.
 
« Les autorités du Cameroun que j'ai rencontrées lors de cette mission, tout en reconnaissant une situation de crise, ne semblaient pas mesurer l'ampleur de la tragédie car la problématique de braconnage des éléphants de Boubandjida soulève une autre problématique, qui est celle de la sécurité nationale en raison de la porosité de la frontière entre le Cameroun et le Tchad », note Celine Sissler-Bienvenu, directrice France et Afrique francophone, qui conduit la mission IFAW sur le terrain.

Trafic international d’ivoire
 
Interdit depuis 1989, le commerce d’ivoire connaît ces dernières années un regain d’intérêt. « Ce braconnage massif montre qu’il y a des commanditaires pour des quantités d’ivoire très importantes. A savoir l’Asie et plus particulièrement la Chine où le marché est en pleine expansionIl existe différents itinéraires tous très bien rodés via l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Sud ou la Corne de l’Afrique », explique encore Céline Sissler-Bienvenu, qui étudie les réseaux de trafiquants et milite activement contre la reprise du commerce d’ivoire, voulue par certains pays d’Afrique australe.
 
« Il est très difficile aujourd’hui de distinguer l’ivoire légal de l’illégal (NDLR : des ventes exceptionnelles d’ivoire sont parfois autorisées pour écouler les stocks légaux d’ivoire des pays, notamment ceux d’Afrique australe). Ils ont des itinéraires bien tracés. On sait que ce sont des réseaux criminels organisés qui ne trafiquent pas que de l’ivoire mais aussi de la drogue et des armes et bénéficient de complicités très haut placées dans les pays qui servent de transit ».
 
Le gouvernement par la voix de son porte-parole, le ministre Issa Tchiroma, après avoir déploré des actes de braconnage qui procèdent par actions «  ponctuelles, imprévisibles, rapides et diffuses » a présenté les mesures mises en place par les autorités pour renforcer la sécurité de la zone. Il s’agit notamment de la réhabilitation des pistes et des routes praticables, le renforcement des ressources humaines du parc et l’augmentation des effectifs des écogardes. Si rien n’est fait, prévient déjà l’IFAW, les braconniers reviendront à la prochaine saison sèche achever les derniers éléphants de Bouba Ndjida.

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