Ibrahima Thioub : «L’alternance au Sénégal a été un combat épique»

Macky Sall, le nouveau président élu du Sénégal.
© AFP/Seyllou

Au Sénégal, les résultats officiels de la présidentielle viennent d’être annoncés confirmant la victoire de Macky Sall. Il remporte l’élection avec 65,80% des voix contre 34,20% au chef de l'Etat sortant Abdoulaye Wade. Mais pour Macky Sall, il n'y aura pas d'état de grâce. Les attentes de ses concitoyens sont énormes, ses soutiens espèrent aussi un retour d'ascenseur. La pression qui va s’exercer sur le nouveau chef de l’Etat va donc être très importante comme l’analyse l'intellectuel Ibrahima Thioub, professeur d'histoire à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar

Ibrahima Thioub © college-etudesmondiales.org

RFI : Ibrahima Thioub, vous étiez censé être à l’étranger pour le deuxième tour, mais vous avez dû annuler votre voyage. Vous le regrettez ou non ?

Ibrahima Thioub : Pas du tout. Je pense que psychologiquement, il y a quelque chose dans lequel je me reconnais au Sénégal.

RFI : Une nouvelle alternance ?

I.T. : Oui, une nouvelle alternance acquise dans la douleur, mais acquise quand même. Ça a été un combat épique, mais le pauvre Sénégalais a démontré, encore une fois, que ceux qui disaient que Wade était la seule constante, que l’unique constante reste le peuple sénégalais et que tous les autres qui se prétendent des constantes ne sont que des variables. On l’a démontré avec beaucoup de vigueur.

RFI : Cela dit, sera-t-il facile pour Macky Sall d’ôter en peu de temps finalement la casquette de l’homme qui a barré la route à Abdoulaye Wade pour enfiler le costume de président ?

I.T. : Oui, s’il prend la mesure et le sens du vote des Sénégalais très rapidement, qu’il se rend compte que l’état de grâce dont Abdoulaye Wade avait bénéficié, il ne l’aura pas. Donc d’ici qu’il prenne le pouvoir, je pense que son équipe doit être au travail 24 heures sur 24.

RFI : Justement, l’équipe de Macky Sall a réussi le rassemblement autour de sa personne entre les deux tours. Ses soutiens maintenant vont lui demander un retour d’ascenseur et ils sont nombreux.

I.T. : Ils sont nombreux mais il comprendra que lui il vaut 26% de l’électorat, c’est ce qu’il avait eu au premier tour. Donc le second tour a exprimé le ras-le-bol des Sénégalais contre les pratiques malsaines du régime de Wade et il va falloir se préparer à remettre tout ça en ordre. Remettre en ordre, c’est poser des ruptures et en particulier sur la rétribution des activités politiques. S’il ne rompt pas avec ce modèle clientéliste, il recevra la même claque que Wade a reçue hier.

RFI : Mais la difficulté, c’est de faire en sorte que cette redistribution ne se fasse pas au détriment de la cohérence ?

I.T. : Non, Macky Sall a son propre programme. Il a eu des soutiens. Il devra s’ouvrir à l’ensemble des forces sociales, politiques, économiques et culturelles du pays, discuter avec elles, mais conduire une politique avec une équipe performante, une politique de rupture radicale. Il ne s’agit plus de rétribuer des gens, il ne s’agit plus de se mettre au service de forces sociales minoritaires, telles que les notabilités rurales, les forces religieuses qui monnayent leur soutien à des candidats. Je pense que, si on se met dans cette logique, on met en place un gouvernement capable de rupture. Maintenant, il y a ces héritages. Est-ce que l’homme Macky Sall qui vient du sérail du PDS [Parti démocratique sénégalais], sera capable de contenir cette transhumance en quête de nouvelles sources de postes de prédation? Je pense qu’on peut aller vers un changement. 

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RFI : Au vu de sa personnalité, de son style, de ce que vous connaissez de Macky Sall, peut-on s’attendre à ce qu’il procède à des nominations pour plaire à tout le monde ou, au contraire, à ce qu’il décide de privilégier, les talents et la recherche de l’efficacité, quitte à faire des déçus ?

I.T. : J’ai discuté souvent avec des Sénégalais de couches sociales très différentes. Ce qu’ils apprécient le plus, c’est son humilité, sa sérénité. C’est quelqu’un qui est capable de garder le cap. Dès qu’il a quitté le pouvoir en 2009, il a mis en place une stratégie qui s’est avérée payante de ne pas s’enfermer à Dakar dans la presse à coups de communiqués, mais d’aller sur le terrain et de garder le cap sur la longue durée.C’est très révélateur d’une certaine ténacité, d’un certain courage. De ce qu’on voit de l’homme, il y a quelque chose qu’on peut espérer.

RFI : L’horloge tourne en tous les cas pour le président élu car les listes pour les élections législatives du 17 juin doivent être déposées début avril. Donc il faut décider très rapidement des stratégies, des alliances ?

I.T. : S’il se donne pour horizon les élections législatives, il va rater la rupture.

RFI : Il faut tout de même pouvoir s’appuyer sur une majorité ?

I.T. : Cette majorité n’est pas difficile à construire d’ici le mois de juin. Il y a des forces qui se sont engagées dans la lutte contre Abdoulaye Wade. Il s’agit de repérer dans ces forces, celles qui sont porteuses d’avancement, celles qui sont porteuses de progrès.

RFI : Macky Sall a beaucoup promis durant sa campagne au niveau notamment du coût des denrées de première nécessité. Est-ce qu’il a trop promis ?

I.T. : Le problème, ce ne sont pas les promesses électorales. C’est de pouvoir dire la vérité de la réalité économique du Sénégal au moment où il prend le pouvoir. A partir de ce moment, le peuple est prêt à tous les sacrifices si tous ces sacrifices sont partagés. Le peuple sénégalais a montré qu’il était capable de sacrifices et que si le pouvoir leur propose un programme de sacrifice partagé par l’ensemble des groupes et à tous les niveaux proportionnellement aux ressources dont dispose chacun des acteurs, je pense que le peuple est prêt à aller à ce type de sacrifices et à travailler pour redresser la situation quelque calamiteuse qu’elle soit à l’issue des douze ans du régime de Wade.

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