L’«Espoir-voyage» de Michel K. Zongo, le pays où les Burkinabè deviennent homme

«Espoir-Voyage», documentaire de Michel K. Zongo (2011, Burkina Faso, France, 82', Cinédoc Films, Diam Production), projeté lors du Cinéma du Réel 2012.
© Cinédoc Films

Lors de son Espoir-Voyage, Michel K. Zongo interpelle l’émigration intra-africaine. Le documentaire du réalisateur burkinabè est présenté dans la Compétition internationale des premiers films du Cinéma du réel. Zongo, né en 1974, enquête sur le destin de son frère qui a quitté le Burkina Faso pour travailler dans les plantations de la Côte d’Ivoire. Dix-huit ans après la disparition de son frère, Zongo entreprend en 2011 un voyage-enquête qui le mène dans la zone rebelle au nord de la Côte d’Ivoire, six mois avant l'élection présidentielle ivoirienne qui oppose les camps Ouattara et Gbagbo. Entretien.

RFI : Espoir-Voyage, c’est un voyage vers quoi ?

Michel K. Zongo : C’est un voyage vers une personne méconnue, mais aussi vers l'univers pas trop connu de ma communauté burkinabè. Et c’est surtout un voyage plein d’espoir pour retrouver les traces de mon frère Joanny, qui est parti et qui n’est plus revenu. Donc c’est la rencontre d’une personne absente et d’une âme à faire exister.

RFI : Vouloir retrouver les traces d'un frère qu’on n’a pas trop connu, interviewer des gens lors de cette quête... En quoi ce documentaire est différent d’un reportage ?
 
M.K.Z. : J’établis quand même un regard singulier. A part ma personne, personne ne peut faire ce film. Un reportage est un sujet traité. Je fais des choses très singulières en imposant un regard. Même si l’objectif du voyage est personnel, cela s’ouvre énormément sur l’universalité de la question de l’immigration. C’est là où je prends la place du documentariste. Derrière tout ce voyage, on se pose des questions sur l’immigration, sur l’absence, sur des questions de rupture de liens. Comment on décide un jour de partir quelque part et de ne plus revenir ?

RFI : Au début de votre documentaire, on entend cette phrase : « Un jeune qui n’est pas allé en Côte d’Ivoire n’est pas un homme ». Pour ce film, vous êtes également parti en Côte d’Ivoire. Etes-vous ainsi devenu un homme ?
 
M.K.Z. : Exactement, c’était mon initiation. C’était le rite pour devenir un homme complet. J’ai fait ce voyage. Aujourd’hui, je suis un homme accompli. Il faut replacer le film dans le contexte de l’émigration des Burkinabè vers la Côte d’Ivoire. Avant les indépendances, la volonté du colonisateur, la France notamment, c'était de développer la Côte d’Ivoire comme une colonie d’exploitation. Le Burkina était, lui, un pays à la porte du désert, il n’y avait que des hommes. Le général de Gaulle appelait le Burkina « la terre des hommes ». C'était donc une source de main-d’œuvre. Il fallait puiser la main-d’œuvre au Burkina pour développer en Côte d’Ivoire la culture du cacao, du café, etc. Après les indépendances, s’établit alors une immigration choisie, une immigration volontaire, parce que c’était en Côte d'Ivoire que les jeunes Burkinabè pouvaient trouver de l’argent, revenir au village, s’acheter un vélo, se marier, construire une maison. Et c’est à partir de là qu’on s’affirme et qu'on a une identité, parce qu’on est allé ailleurs. Donc on devient homme.

RFI : C’était le contexte de votre frère disparu ?

M.K.Z. : C’est le contexte de mon grand frère, quand il est parti en 1978. Et ce contexte est resté. La Côte d’Ivoire était la porte du modernisme, la porte de la civilisation de son temps. Aujourd’hui, tous les pays s’égalent à peu près en terme de développement. Mais la Côte d’Ivoire, c’était le point culminant des colonies. C’était le Paris des colonies. Un jeune qui revenait de Côte d’Ivoire était écouté, il avait un statut, il était homme. Cela a été maintenu pendant longtemps comme une espèce d’eldorado. Même si aujourd'hui, ce mythe est tombé, les gens continuent de partir du Burkina pour la Côte d'Ivoire. Visiblement, ce pays reste un endroit où les jeunes Burkinabè peuvent s’accomplir avant de revenir.

RFI : Dans votre film, vous montrez des Burkinabè qui se font traiter de « Mossis », d'« imbéciles », de « villageois » en Côte d’Ivoire.
 

Les gens ne peuvent pas imaginer qu’on puisse jouer son propre rôle.

Michel K. Zongo, réalisateur burkinabè du documentaire « Espoir-Voyage ».
30-03-2012 - Par Siegfried Forster

M.K.Z. : La relation de la Côte d’Ivoire avec le Burkina est assez complexe. Les Ivoiriens ont un caractère que les Burkinabè n’ont pas. Les Burkinabè ont une espèce de timidité, ce sont des gens plus posés. Les Ivoiriens ont plus d’humour, souvent agressif. Quand tu rentres dans le jeu, ça marche. Les Burkinabè qui ne sont pas habitués ont du mal à s’intégrer. Ils arrivent et ils le prennent sur eux. Cela devient souvent un rapport un peu malsain, où ils se sentent humiliés. Cela a été maintenu. En Côte d’Ivoire, quand on dit « Mossi », cela veut dire que tu n’es pas éclairé, que tu es villageois. En tant que Burkinabè, en tant que Mossi, tu vois que cela a une connotation. C'est frustrant. Les Burkinabè qui vivent en Côte d’Ivoire sont un peu renfermés. Beaucoup ont du mal à s’imposer, ils vivent en communauté. Ils n’ont pas trop envie de se mêler. 

RFI : Tourner en Côte d’Ivoire en tant que Burkinabè était difficile ?
 
M.K.Z. : Pour moi, non. Quand j’arrive en Côte d’Ivoire, on ne peut pas m’identifier. On identifie le Burkinabè, parce qu’il ne parle pas le français. En Côte d’Ivoire, le français est beaucoup parlé, c'est une langue des campagnes. On n’a pas besoin d’aller à l’école pour parler le français. Au Burkina, on ne parle pas le français, il faut l’étudier à l’école. Donc, déjà on t’identifie.

RFI : Vous avez tourné six mois avant l'élection ivoirienne en 2011, en plein milieu des affrontements et tensions entre les camps de Ouattara et Gbagbo. Est-ce que le tournage au nord de la Côte d’Ivoire était difficile ?
 
M.K.Z. : En partant faire le tournage, il était évident qu'on aurait des difficultés. Cela ne pouvait pas être un endroit tranquille pour faire un film. C'était un pays en guerre, divisé en deux, où il y avait une zone loyaliste et une zone rebelle. A chaque fois, on s’est retrouvé du mauvais côté. Pour moi, c’était tout à fait logique, les protagonistes ne voulaient pas qu’on prenne des images. Mais mon film ne parle pas de la guerre. C’est tentant : on arrive, on a des problèmes, alors on prend le film sous un autre angle… Mais moi, je ne voulais pas que mon film soit tiré vers le conflit. J’ai résisté, je ne voulais pas rentrer dans ce jeu.

RFI : Mais votre matériel a été quand même confisqué, une fois ?
 
M.K.Z. : Oui, mais si je ne vous l’avais pas dit, personne ne l'aurait su, parce que dans le film ce n’est pas visible. Il n'y a rien qui dit que le film a été tourné en temps de guerre. On ne voit aucun soldat. Ce n’était pas ce que je cherchais. J’ai eu des difficultés pour faire le film, mais cela s’est débloqué. Je voulais faire le film que je voulais faire : aller chercher des histoires sur mon frère. Et je n'ai eu aucun problème par rapport à la population qui m’a accueilli. On ne m’a pas sorti d’un village ivoirien parce que j’étais Burkinabè. Non.

RFI : Il y avait toujours un soupçon qui régnait autour de la mort de votre frère, que le documentaire a résolu grâce à la transmission des paroles. Et ce n’est pas uniquement un film sur le voyage, l’espoir et la dignité, mais aussi un film sur la transmission, n'est-ce pas ?
 
M.K.Z. : Exact. Il s’agissait de revenir et de se rendre compte de ce qu'il s’était réellement passé. En fait, j’ai utilisé quelque chose de ma culture. Dans ma culture, quand quelqu’un décède, quand ce n’est pas chez lui que ça arrive, il faut avoir la preuve de son décès. Cela peut être la terre de sa tombe, comme une preuve matérielle. La preuve morale, c'est de savoir comment la personne a vécu jusqu’à sa mort. Il faut le rapporter. Moi, je n’ai fait que ça : le film s’est basé sur quelque chose que je devais faire, même si je n'avais pas fait le film.

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- Cinéma du réel, Festival international de films documentaires, du 22 mars au 3 avril 2012, au Centre Pompidou à Paris.

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