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Tunisie : le jugement du patron de Nessma TV ne satisfait personne

Nabil Karoui, le PDG de Nessma TV, lors de son arrivée au tribunal de première instance de Tunis, le 17 novembre 2011.
© REUTERS/Zoubeir Souissi

Après deux reports du procès, le directeur de la télévision privée Nessma TV, Nabil Karoui, a été condamné ce jeudi 3 mai, par la justice tunisienne, à payer une amende de 2 400 dinars, soit environ 1 200 euros. Poursuivi pour atteinte aux valeurs du sacré, après avoir diffusé le film d’animation franco-iranien « Persepolis », il encourait une peine de trois ans de prison ferme. La défense a annoncé qu’elle fera appel et de son côté, la partie civile entend examiner cette même démarche.

L’origine du litige est une scène du film de Marjane Satrapi qui décrit le régime iranien de Khomeiny à travers les yeux d’une fillette parlant à Dieu personnifié, la représentation d’Allah étant proscrite par l’islam et considérée comme un blasphème. L’affaire avait déchaîné les passions et mobilisé, devant le tribunal de Tunis, défenseurs de la liberté et partisans de l’islam.

Après la diffusion du film, plus d’une centaine d’avocats, des associations religieuses et des particuliers avaient porté plainte. De leur côté, de nombreuses organisations non-gouvernementales (ONG) locales et internationales ainsi que des figures politiques se sont mobilisées au nom de la liberté d'expression. Amnesty International (AI) et Reporters sans frontières (RSF) ainsi que la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) ont dépêché des représentants à Tunis pour suivre le procès, qui a fait l'objet d'une couverture médiatique exceptionnelle. « Persepolis » a été diffusé à la veille des élections d’octobre 2011, remportées par le mouvement islamiste Ennahda.

Le tribunal de première instance de Tunis a finalement tranché : « Nabil Karoui a été condamné au versement d’une amende de 2 400 dinars pour la diffusion au public d’un film troublant l’ordre public et portant atteinte aux bonnes mœurs ». Cependant, le jugement ne satisfait aucune des deux parties.

« Le pouvoir politique est toujours là »

La partie civile, appuyée par les partisans d’une application rigoriste du Coran, considère que la justice aurait dû condamner Nabil Karoui à de la prison ferme. Selon Maître Rafik Ghak, « Nabil Karoui aurait pu être condamné à une peine allant de trois à six mois de prison ferme, au regard des chefs d’accusation ». Il entend examiner, avec ses clients, l’intérêt de faire appel.

Du côté de la défense et des militants des droits de l’homme, on estime, en revanche, que le tribunal aurait dû prononcer un acquittement pur et simple et que cette décision est une atteinte à la liberté de la presse. Joint par RFI, Maître Abada Kefi, l’avocat de la chaîne, a annoncé qu’il fera appel de cette décision de justice.

Ce jugement montre que le pouvoir politique est toujours là.
Abada Kefi
11-10-2013 - Par Cyril Bensimon

Une « atteinte à la liberté d’expression et à la créativité »

L’annonce du verdict coïncide avec la Journée internationale de la liberté de la presse. Pour Maître Abada Kefi, « le fait que Nabil ait été condamné à une amende, même d’un dinar, est une attaque contre la liberté d’expression et la créativité, en cette Journée mondiale de la liberté de la presse » a-t-il déclaré.

De son côté, Nabil Karoui, dans une déclaration à l’AFP, se dit extrêmement triste. « Je pensais qu’en ce jour, la Tunisie allait donner une autre image au monde entier que celle qui atteint aux libertés », a-t-il déclaré et a ajouté : « Je suis très préoccupé par la situation des libertés en Tunisie parce que ma condamnation constitue un très mauvais message non seulement au niveau national mais aussi dans tout le Maghreb », rappelant que sa chaîne cible également, par le contenu de ses programmes, les téléspectateurs en Algérie et au Maroc.

Préoccupation également de la part de l’ambassadeur des Etats-Unis en Tunisie, Gordon Gray. Cette « condamnation soulève de sérieuses préoccupations au sujet de la tolérance et la liberté d’expression dans la nouvelle Tunisie », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Ainsi, cette querelle autour de Nessma TV va bien au-delà de la simple affaire judiciaire. Elle traduit les profondes divisions qui traversent la société tunisienne. En effet, après la diffusion du film « Persepolis », des extrémistes avaient tenté d’attaquer le siège de la chaîne. En réponse, les soutiens de Nabil Karoui avaient mis en place un comité de défense des libertés. Face à l’ampleur de la polémique, le Directeur de la chaîne avait présenté ses excuses au peuple tunisien mais cela n’avait pas mis un terme à la controverse et aux poursuites.

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