La 10e Biennale d’art africain contemporain s’ouvre à Dakar


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Le Sénégal accueille du 11 mai et jusqu’au 10 juin 2012 la 10e édition de la Biennale de l’art africain contemporain. Une vitrine, un lieu de rencontre entre créateurs, amateurs et collectionneurs, mais aussi un espace de débat sur les enjeux du moment. La sélection officielle présente cette année quarante-deux artistes. Aux côtés d’un « off » de plus en plus dynamique.

Avec nos correspondants à Dakar, Bineta Diagne et Laurent Correau

Musée Théodore Monod. Dans une salle bondée de personnalités du monde de la culture, des curieux contemplent des toiles grandeur nature. Y figurent trois portraits de deux mètres de haut. Des photos imprimées sur un fond gris clair représentent un président, tout sourire, confortablement assis sur un fauteuil. Derrière lui, flotte le drapeau de l’Union africaine. Le second tableau est une copie conforme de ce premier modèle, mais cette fois-ci, le président porte sur ses genoux, un enfant. Enfin, le troisième tableau montre l’enfant seul, s’amusant debout sur le fauteuil présidentiel, avec en arrière fond, le portrait de son père.

A travers ce triptyque photographique, dans lequel il se met lui-même en scène, l’artiste camerounais Hervé Youmbi, veut dénoncer, avec une pointe d’ironie la « dévolution monarchique du pouvoir ». « Cette pratique veut que les présidents revoient la Constitution pour s’éterniser au pouvoir. A leur mort, c’est leurs fils qui prennent leur place. Je me suis inspiré des phénomènes réels : on a en République démocratique du Congo, le fils Kabila qui est en place (au pouvoir, ndlr) ; on a au Togo, le fils Eyadema, au Gabon, le fils Bongo qui est en poste. C’est cette pratique que je tente de dénoncer à travers cette œuvre », conclut Youmbi.

La sélection officielle compte quarante-deux artistes, venus de vingt-et-un pays africains et de l'Ile de la Réunion. Cette année, le Dak’Art a essentiellement récompensé de jeunes artistes, comme le Marocain Younès Baba Ali, 26 ans, auteur de deux installations sonores quelques peu surprenantes. La première est discrète : il s’agit d’un haut-parleur fixé sur la devanture du Musée Théodore Monod, splendide édifice des années 1930 récemment rénové. Cinq fois par jour, à l’heure de la prière musulmane, ce mégaphone diffuse l’appel du muezzin, en signal morse. « L’appel à la prière devient ainsi un langage international, relève Younès Baba Ali. L’idée de travailler avec le morse, poursuit-il, est d’utiliser un langage abstrait et quand on essaie de le traduire, on a un contenu qui se révèle ».

Sa seconde œuvre est tout autant minimaliste : dans une pièce ensablée, installée dans les jardins du musée, une série de klaxons suspendus, qui s’enclenchent dès qu’un visiteur franchit le milieu de la salle. « C’est un questionnement sur la pollution sonore qui touche beaucoup les pays africains, quelque chose qui peut rendre malade ou stressé. Je propose un regard critique et ironique sur cette situation », suggère Younès Baba Ali.

Au total, le « in » propose cette année une grande diversité de techniques : « Nous avons de la peinture, nous avons de la sculpture, des installations, de la photographie, de la vidéo, explique Ousseynou Wade, le secrétaire général de la Biennale. Il y aura une performance. Toutes les formes d’expression se retrouvent dans cette sélection de 2012 ».

Un «off» de plus en plus dynamique

En parallèle à la sélection officielle, présentée au musée Théodore Monod, figure le « off » : il s’agit de la partie vivante, vibrante du Dak’Art, celle qui permet le plus de rencontres et de découvertes. Il n’a cessé de se développer depuis ses premiers pas : « Cela a pris de l’ampleur, c’est très exponentiel, confie Joëlle Lebussy Fall, l’une des coordinatrices du off. En 1998, à la troisième édition du off, il n’y avait que 29 sites d’exposition à Dakar. Aujourd’hui, il va y avoir 180 lieux d’exposition au Sénégal »

Dakar n’est plus le lieu où tous les événements auront lieu. Il faut désormais compter avec la banlieue. Et Saint-Louis, l’ancienne capitale, au bord du fleuve, qui propose cette année encore son « Grand off ». Le « off » de la biennale s’internationalise également de plus en plus. Il présente un nombre croissant d’artistes non-Sénégalais. La galerie « Le Manège » de l’institut français va ainsi proposer cette année une exposition du Burundais Serge-Alain Nitégéka. L’entreprise Eiffage va exposer des peintres ivoiriens. L’espace Raw Material va présenter des artistes camerounais.

Patrimoine et création contemporaine

Le manque de lieux d’exposition susceptibles d’accompagner cette croissance a poussé les organisateurs à associer, de plus en plus, patrimoine et création contemporaine. A Rufisque, des œuvres vont pouvoir être vues dans les cours d’une dizaine de maisons historiques. A Saint-Louis, l’Ile Saint-Louis classée patrimoine mondial de l’humanité servira d’écrin à de nombreuses expositions. A Dakar, le site de la biscuiterie de la Medina, qui fait partie du patrimoine industriel du pays, doit accueillir plusieurs grands noms de l’art contemporain sénégalais.
Au-delà du « in », du « off », la biennale se veut enfin un lieu de confrontation d’idées. Différents colloques sont prévus autour du thème « Création contemporaine et dynamique sociale ». Un prétexte, selon Ousseynou Wade, « pour examiner sous divers angles le dialogue qu’entretiennent les artistes contemporains avec un environnement social en constante mutation ».

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