Dans l'enfer des banlieues avec Wilfried N'Sondé

Wilfried N'Sondé est congolais et l'auteur de trois romans poignants sur les jeunes de la banlieue en mal d'existence.
© c.Jean-Marie Reffle

«Fleur de béton» est une nouvelle méditation sur la banlieue et ses drames, sous la plume précise et poétique du romancier congolais Wilfried N’Sondé. Mais cette fois sans les mythologies du Congo qui servaient de talisman aux égarés de la jungle urbaine dans les précédents récits. La confrontation avec les réalités du monde n’en sera que plus âpre et traumatisante.

« Pour ne rien rater des paysages qu’elle découvrira après la nuit, elle s’installe confortablement côté fenêtre, dans le sens de la marche du train grandes lignes qui l’emmène loin des six mille cages. N’importe où. Le sifflet du départ retentit. La larme à l’œil, Rosa Maria rêve… »

Ainsi se clôt le nouveau roman du Congolais Wilfried N’Sondé, Fleur de béton. Son héroïne rêve des plages de la Sicile ou de Bora-Bora. Mais si ses rêves la projettent vers l’avenir, ils incarnent aussi l’achèvement d’un passé, comme aime le rappeler l’auteur en citant Aragon : « La souffrance enfante les songes comme une ruche ses abeilles. L’homme crie où son fer le ronge et sa plaie engendre un soleil plus beau que les mensonges. »

En effet, avant le soleil, il y a eu la nuit. Une nuit noire et profonde, une longue nuit de souffrances et de drames qui a enseveli toute une cité. Il s'agit de la Cité des 6 000 où Wilfried N’Sonde a campé l’action de son nouveau roman. Rosa Maria y est née. Elle y a grandi au sein de sa famille d’immigrés italiens. Ses parents y ont débarqué lorsque la France ne connaissait pas la crise. Le plein emploi obligeait les entreprises à faire venir des travailleurs étrangers par charters entiers. Le job était parfois assorti d’un logement. C’était le cas pour Salvatore et sa jeune épouse Angelina qui, dès leur installation en France, ont pu ainsi emménager dans un appartement flambant neuf de ces cités-dortoirs qui poussaient alors comme des champignons dans les banlieues des grandes villes.

L’amertume et le désespoir

Fraîchement mariés, le couple de Siciliens a vécu heureux dans cette France des décennies heureuses. Ils y ont élevé leurs enfants, s’apercevant à peine de la dégradation progressive des conditions de vie autour d’eux. Jusqu’au moment où la Cité des 6 000 s’est enflammée et leur bonheur et leurs certitudes se sont effondrés comme de vulgaires châteaux de cartes !

 
A peine sortie de l’adolescence, Rosa Maria n’a connu pour sa part de la cité que ses conditions dégradées. Elle a grandi avec la lente ghettoïsation des banlieues sous l’effet conjugué du chômage montant et de l’exclusion sociale. Des trafiquants en tous genres se sont installés au pied des barres d’immeubles où la police n’ose plus pénétrer. Son frère Antonio est mort d’overdose. Ou tué par des trafiquants ? On ne le saura jamais. Mais cette mort n’en reste pas moins traumatisante pour sa famille. L’amertume et le désespoir se sont installés pour de bon dans le cœur de Salvatore, le père, qui ne se remettra pas de la mort tragique de l’aîné de ses enfants. Il s’enferme dans le mutisme et n’en sort que pour sévir durement sur ses filles qui osent sortir avec « les nègres et les bougnouls ».
 
Comment survivre dans ces conditions quand on n’a que 18 ans et des rêves plein la tête ? Heureusement qu’il y a Jason. Rosa Maria soupire en cachette pour ce beau métis qui, de surcroît, danse comme un dieu. Mais Jason daigne à peine regarder l’adolescente timide, à la féminité naissante. Il n’a d’yeux que pour Fatou, à la beauté féline. Cela n’empêche pas Rosa Maria de rêver de se retrouver dans les bras de l’homme de tous ses fantasmes. Elle finira par voir son rêve se concrétiser, alors que la cité brûle et l’émeute gronde…

La banlieue et ses âmes damnées
Fleur de béton est le troisième roman de William N’Sondé. Ce nouvel opus nous replonge dans la violence matérielle et spirituelle de la banlieue que les précédents récits du Congolais ont su si puissamment incarner. Il renoue aussi avec son art de mettre en scène des personnages sombres et saisissants, qui ne sont pas sans rappeler les âmes damnées de l'inferno dantesque. L’univers de N’Sondé est aussi peuplé de Salvatore et d’Angelina surpris par la cruauté de la vie, dérivant sur le fleuve de la nostalgie et tentant avec la force du désespoir de s’accrocher à leurs rêves et à leurs mythologies personnelles comme autant de talismans protecteurs.
 
Les mythologies étaient africaines et ancestrales pour Clovis Nzila dans Le Silence des esprits (Actes Sud, 2010) comme pour le héros anonyme d’origine congolaise du premier roman de N’Sondé Le Cœur des enfants léopards (Actes Sud, 2007). Mais les voix des ancêtres se révèlent aussi dysfonctionnelles que la nostalgie de leur Italie natale dans laquelle les personnages du nouveau roman du Congolais se réfugient. Le rêve du passé ne leur est d’aucun secours. Il les renvoie implacablement à leurs souffrances d’ici et maintenant. Le talisman a perdu sa magie !
 
Fleur de béton, par Wilfried N’Sondé. Paris, Actes Sud, 2012. 212 pages. 18 euros.