Mahamadou Issoufou : «des Afghans et des Pakistanais dans le nord du Mali»


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La situation sécuritaire dans les pays du Sahel est des plus préoccupantes avec la montée en puissance de factions islamistes. Territoire coupé en deux, entre un Nord occupé par des mouvements indépendantistes ou intégristes, et un pouvoir ébranlé au Sud depuis le putsch militaire du 22 mars dernier, le Mali est sans doute le pays dont les institutions sont les plus menacées. Au palais de la présidence à Niamey au Niger, Marc Perelman de France 24 a rencontré le président de la République nigérienne, Mahamadou Issoufou, pour s’entretenir des problèmes régionaux.

Marc Perelman : Comment est-ce que vous jugez la situation dans la région ? Est-ce grave ?

Mahamadou Issoufou : La situation au Mali est préoccupante. C’est une situation qui est caractérisée d’abord par la remise en cause de l’ordre démocratique ; et plus grave encore, par la remise en cause de l’intégrité territoriale du pays. Le Mali a été victime d’une attaque de mouvements armés, pour la plupart venus de l’extérieur. Donc on peut considérer que le Mali est victime d’une agression extérieure. Une agression portée par des mouvements terroristes, une agression portée également par des narcotrafiquants – il ne faut pas l’oublier–, et des groupes armés venus de Libye. Déjà, avant la crise libyenne, les trafiquants de drogue et les terroristes avaient comme sanctuaire le nord du Mali. La crise libyenne est venue aggraver la situation avec l’arrivée de groupes armés.

M.P. : D’où viennent ces groupes armés ?

M. I. : Ces groupes armés viennent, pour certains, de Libye et pour d’autres d’Algérie pour ce qui concerne les terroristes d’Aqmi [al-Qaïda au Maghreb islamique ndlr]. Donc je considère que le Mali est victime d’une agression extérieure, d’une agression terroriste, d’une agression de narcotrafiquants.

M.P. : Est-ce que cette agression peut se propager dans votre pays, le Niger ?

M. I. : Absolument, cette agression peut se propager non seulement au Niger, mais dans toute la région de l’Afrique de l’Ouest. Du reste, un certain mouvement armé ne s’en cache pas. Leur objectif est de porter le jihad dans tous nos pays, dans tous nos Etats. Aqmi a installé Ansar Dine au Mali. Il semble que l’objectif est de mettre en place des organisations similaires qui seront dédiées aux autres pays africains (au Niger, au Tchad, au Burkina, au Sénégal etc). Ils veulent porter le jihad partout et mettre en place la charia dans tous les Etats.

M.P. : Les groupes sont multiples. Vous avez parlé d’Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique), il y a Ansar Dine et Le Mouvement national de libération de l'Azawad (le MNLA). Pour vous, c’est clairement al-Qaïda au Maghreb islamique qui contrôle tous ces groupes ?

M. I. : Absolument. Ce sont les jihadistes qui contrôlent la situation au Mali. Les autres forces qui ont d’autres objectifs sont très marginales. Les forces dominantes sont les jihadistes et les narcotrafiquants.

M.P. : Est-ce qu’au Niger vous avez démantelé des réseaux ou en tout cas observé une tentative d’implantation sur votre territoire ?

M. I. : D’après les éléments dont on dispose, il y a beaucoup de ressortissants des pays de l’Afrique de l’Ouest qui sont recrutés par ces forces là. Concernant Aqmi, vous savez qu’il y a eu des enlèvements qui ont été opérés ici au Niger, à plusieurs reprises. Il y a également des relations avec la secte Boko Haram du Nigeria. Il y a des éléments qui sont présents actuellement à Gao, à Tombouctou, où ils sont en train de subir des entraînements.

Je crois que tout cela est coordonné. Il y a une espèce de nébuleuse terroriste internationale. Pour le cas de l’Afrique, cela s’étend du Sahara jusqu’en Somalie. Donc toutes ces organisations coopèrent entre elles, que ce soit les shebabs de Somalie, Boko Haram au Nigeria, Aqmi en Algérie et dans le Sahel de manière générale. Une de nos préoccupations, c’est d’éviter que le Sahel se transforme en un nouvel Afghanistan.

M.P. : On évoque parfois le terme d’« Africanistan ». Vous avez parlé de recrutement en Afrique de l’Ouest. Est-ce que vous avez vu des militants venir depuis d’autres zones lointaines ? Du Pakistan ? D’Afghanistan ?

M. I. : Nous avons des informations sur la présence d’Afghans, de Pakistanais, dans le nord du Mali. Ils serviraient de formateurs. Ce sont eux qui entraîneraient ceux qui sont recrutés dans les différents pays de l’Afrique de l’Ouest. En tout cas, nous avons des informations précises par exemple sur les camps d’entraînement de Boko Haram à Gao et sur la présence de terroristes, de jihadistes, venus de pays qui ne sont pas africains.

M.P. : Est-ce que vous craignez des attentats au Niger ?

M. I. : Tout ce que je peux dire c’est que, pour l’instant, le Niger a pu protéger son territoire. Le Niger a pu assurer la sécurité des Nigériens et la sécurité des biens, conformément à mes engagements. Suite à la crise libyenne, des mouvements armés ont tenté de s’implanter au Niger. Des dispositions ont été prises. Nos forces de défense et de sécurité, que je salue au passage, ont pu faire face à la situation et ont pu empêcher l’implantation de ces groupes armées au Niger. Ils ont dû continuer leur chemin vers le Mali. Et malheureusement, on connaît la suite.

M.P. : Vous avez parlé d’Aqmi venu d’Algérie. D’après vous, le pouvoir algérien joue-t-il un rôle positif par rapport à cette situation ? On lui reproche de garder ses distances…

M. I. : Les Algériens sont tout aussi préoccupés que nous quant à l’aggravation de la situation dans cette zone. Je pense que l’Algérie jouera un rôle actif. Nos objectifs sont les mêmes. Nous sommes tous hostiles à l’installation de jihadistes dans la région. L’Algérie sait que cette installation peut la déstabiliser, comme elle peut déstabiliser les autres Etats de la région. Si vous me permettez d’utiliser cette expression, nous sommes sur le même bateau. S’il coule, nous allons tous nous noyer ensemble.

M.P. : Alors que faut-il faire pour maintenir le bateau à flots ? On semble se diriger vers un appel à une intervention internationale. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, la Cédéao, a tenté une médiation. Ca ne semble pas vraiment marcher. Que faut-il faire d’après vous ?

M. I. : Je l’ai dit, la crise est double. Il y a d’abord la crise à Bamako où l’ordre constitutionnel a été remis en cause par des putschistes ; et il y a la crise dans le nord du pays où des forces extérieures principalement ont attaqué le Mali et ont remis en cause l’intégrité territoriale du pays. Donc notre objectif doit être de restaurer la démocratie au Mali, mais également de restaurer l’intégrité territoriale. Des deux objectifs, celui que je mets en priorité, celui que je mets en avant, c’est la restauration de l’intégrité territoriale du Mali.

M.P. : Très concrètement, qu’est-ce qu’il faut faire ?

M. I. : Dans tout conflit, il est important de considérer qu’il y a deux phases, deux possibilités : soit les négociations, soit la guerre. Les deux options pour le cas du Mali sont sur la table. Les négociations sont en cours et je considère que le recours à la guerre doit être le dernier recours. Si on devait intervenir au Mali ce serait une intervention légitime d’abord parce que la cause est noble : il s’agit de restaurer la démocratie, il s’agit de restaurer l’intégrité territoriale du Mali. C’est le premier élément d’une guerre juste. Le second élément : c’est qu’on aura tout essayé, on aura épuisé toutes les autres solutions. Nous n’excluons pas effectivement qu’il y ait une intervention armée.

M.P. : Vous demandez à l’Union africaine de saisir le Conseil de sécurité de l’ONU qui voterait une résolution en ce sens ?

M. I. : Absolument. D’abord parce que la crise malienne, les menaces qui sont présentes au Mali constituent des préoccupations pour l’ensemble des pays africains et au-delà. Le conflit au Mali mérite que la communauté internationale se mobilise et c’est tout naturellement que je vois la nécessité qu’il y ait une résolution des Nations unies sur la situation au Mali qui autorise le recours à la force pour rétablir l’intégrité du territoire malien.

M.P. : Vous êtes optimiste ?

M. I. : Je suis optimiste parce que je pense que nos amis occidentaux, les Européens, les Américains sont conscients du fait que le danger qui est présent dans le Sahel les menace aussi. Ce n’est pas un danger théorique. Si le terrorisme s’implante en Afrique, ça va atteindre l’Europe. Seule la Méditerranée nous sépare. Tous les pays doivent se mobiliser au niveau de l’ONU, du Conseil de sécurité, pour qu’une résolution soit votée afin qu’une intervention par la force puisse être envisagée si les négociations échouent.

M.P. : Revenons à la Libye. Quelles sont les relations avec le nouveau pouvoir libyen ? Il y a eu des tensions, notamment en raison de la présence au Niger d’un des fils de Mouammar Kadhafi, Saadi Kadhafi qui est en résidence surveillée au Niger. Est-ce que les choses s’améliorent ?

M. I. : Nous n’avons pas de problèmes avec la Libye. Il est vrai que Saadi Kadhafi est présent au Niger. Nous l’avons accueilli pour des raisons humanitaires, mais cela n’a pas dégradé nos relations avec le CNT [Conseil national de transition]. Nos relations sont bonnes.

M.P. : Si le CNT vous demande formellement de l’extrader en Libye, est-ce que vous le ferez ?

M. I. : Le CNT ne l’a pas fait.

M.P. : Mais s’il le fait ?

M. I. : Il ne l’a pas fait.

M.P. : Vous allez bientôt vous rendre en France. Vous allez rencontrer le président François Hollande. On sait que vous l’aviez rencontré pendant la campagne présidentielle. Est-ce que vous espérez un geste de la France, qui déconseille actuellement à ses ressortissants de se rendre au Niger ?

M. I. : La France est un pays avec lequel on a toujours eu des relations d’amitié, une coopération très forte. Nous avons beaucoup d’intérêts communs avec ce pays. Le Niger est un pays démocratique, stable, donc les Français n’ont aucune inquiétude à venir au Niger.

M.P. : On disait cela du Mali…

M. I. : Vous-même, vous êtes là ? Il n’y a pas de règle sans exception. En tout cas pour le Niger, je peux parler sur ce cas. Le Niger est un pays en sécurité. C’est un pays stable. Certes on est entouré de foyers de tensions. On a vu la Libye, le Mali et puis le Nigeria. Mais jusqu’ici, nous avons pu créer des conditions de sécurité des personnes et des biens. Donc les Français, comme tous les autres qui veulent investir au Niger, peuvent venir le faire. Il y a toute la sécurité qu’il faut, non seulement la sécurité physique, mais aussi la sécurité juridique qui peut donner des garanties aux investissements. Avec la France, on exploite ensemble depuis des dizaines d’années (de l’uranium), c’est le premier partenaire économique. Il y a beaucoup de sujets qu’on aura à aborder avec le président François Hollande.

M.P. : Un des sujets que le président français va sans doute aborder avec vous, ce sont les otages qui avaient été enlevés à Arlit au Niger en septembre 2010. Est-ce que vous avez des nouvelles d’eux ?

M. I. : La question des otages nous préoccupe beaucoup. C’est une question qu’on suit de très près. Mais vous me permettrez de ne pas en dire davantage.

M.P. : Est-ce que vous pouvez nous dire s’ils sont en bonne santé ?

M. I. : Je crois qu’ils sont en bonne santé.

M.P. : Donc vivants, mais vous savez où ils sont ?

M. I. : Vivants et en bonne santé.

(Ré)écoutez l'interview de Mahamadou Issoufou
11-10-2013 - Par France 24