Afrique du Sud: le centenaire d'Alexandra, «l'autre» township de Johannesburg

Nelson Mandela a passé un an à Alexandra dans sa jeunesse. Le futur président sud-africains s'y est formé politiquement à la lutte.
© GettyImage/Brent Stirton

Le township d’Alexandra à Johannesburg célèbre ses 100 ans d’existence. Il est moins célèbre que Soweto, mais c’est un endroit très particulier, une ville dans la ville, où Nelson Mandela a vécu pendant un an en 1941.

De notre correspondante à Johannesburg,

Elle pourrait être la voix du bidonville, le township. Selina Khataz a fêté ses 100 ans il y a quelques jours. Elle a vécu presque toute sa vie à Alexandra.

Selina se souvient combien la vie était difficile alors, quand elle est arrivée. Il y a bien longtemps, elle a vendu de la bière, des cacahuètes, du tabac à chiquer dans les rues du township, a été arrêtée par la police, a manifesté contre l’apartheid.

Aujourd’hui, c’est une très vieille dame, toute menue. Elle marche à peine, et elle disparaît presque sous les couvertures chargées de la protéger du froid hivernal. Elle avait 23 ou 24 ans seulement, quand elle est arrivée de la campagne.

« Loi inique »

Au départ, Alexandra devait accueillir des Blancs. Mais ils ne sont pas venus et l’endroit a vite été peuplé de petits propriétaires terriens noirs. Et les Sud-Africains noirs ont continué d’affluer, parce qu’Alexandra était un township un peu spécial.

« Alexandra est devenue un township en 1912, explique Noor Nieftagodien, professeur d’histoire à l’université du Witwatersrand et auteur d’un livre sur le township. C’est une date importante parce qu’en 1913, le gouvernement fait voter la loi sur la terre, une loi inique… Selon ce texte, les Africains ne pouvaient pas posséder de terre en zone urbaine. Mais comme Alexandra était un township où les Africains pouvaient être propriétaires, ils ont pu continuer à avoir de la terre après 1913. »

« La principale politique des gouvernements blancs successifs c’était, pour reprendre la fameuse phrase des années 20, que les Africains ne devaient être tolérés dans les zones urbaines que pour pourvoir aux besoins des blancs, continue Noor Nieftagodien. Mais là vous aviez une classe d’Africains, installés là de manière permanente, en zone urbaine et c’était des propriétaires. Et jusqu’aux années 50, Alexandra n’était pas contrôlée directement par une autorité blanche. Cela a accentué le caractère autonome d’Alexandra par rapport à d’autres endroits. »

Eveil politique

Cette situation atypique était très difficile à tolérer pour le gouvernement d’apartheid. Pendant des dizaines d’années, le pouvoir blanc a voulu raser Alexandra, sans succès. Il y a même eu des tentatives pour transformer le township en cité-dortoir pour les travailleurs célibataires.

Mais la ville était un creuset de la culture urbaine, avec ses jazzmen, ses clubs de sports et même ses théâtres et autres cinémas... Et surtout, c'était un endroit de lutte politique contre l’apartheid. Et Alexandra a résisté.

Dans cette ville, les Africains noirs étaient moins contrôlés que dans d’autres endroits sous l’apartheid. Et cela a attiré beaucoup de monde. La densité de population y était, et est toujours, très forte.

C’est là que Nelson Mandela s’est installé, tout jeune avocat, pendant un an, en arrivant de sa province natale. Et ce qu’il y a vu l’a éveillé politiquement.

L'ombre de Soweto

« Dans son autobiographie, Mandela reconnaît que lorsqu’il a vu le boycott des bus à Alexandra en 1942-43 cela l’a transformé, raconte Noor Nieftagodien. D’observateur, il a commencé à participer à la lutte pour la libération. Jusque-là, il restait à l’écart, il faisait partie de l’élite, il était de sang royal, et il ne connaissait pas le pouvoir de la classe ouvrière urbaine, unie. Le pouvoir de 10 000 personnes défilant tous les jours d’Alexandra à Johannesburg, ça a choqué Mandela. »

Aujourd’hui encore, on peu se rendre dans la cour de Mandela. C’est une courette en fait, encombrée de caillasses, de détritus. Du linge sèche sur un fil. Une petite plaque seulement signale le passage de l’illustre locataire. Mais les habitants du voisinage espèrent bien qu’à l’occasion du centenaire, l’endroit sera réhabilité.

Peut-être un jour les touristes viendront-ils ici aussi. Pour le moment, ils préfèrent prendre un bus et faire 40 minutes de route pour visiter Soweto, qui symbolise la lutte contre l’apartheid.

« Ne pas tomber dans la drogue »

Malgré des investissements importants, Alexandra reste terriblement pauvre, sous développé, extrêmement peuplé, avec un taux de criminalité très élevé. Le township est constitué pour partie de logements en dur, et pour une autre partie de taudis. Il y a beaucoup d’immigrés venus de toute l’Afrique, c’est là d’ailleurs qu’ont débuté les violences xénophobes de 2008.

Pourtant Alexandra est à deux minutes de Sandton, le quartier d’affaires de Johannesburg, l’endroit le plus riche d’Afrique, avec ses boutiques de luxe et ses sièges sociaux de grands groupes.

A Alexandra, il n’y a pas de travail. Beaucoup de jeunes comme Lindani Benghu tuent le temps dans la rue. « Je suis né dans ces rues poussiéreuses, j’ai grandi ici, confie Lindani. J’ai appris plein de trucs, faire attention à ce que font les autres, ne pas tomber dans la drogue ou autre. Etre soi-même. On joue au foot, on fait de la peinture, je chante aussi. Je n’ai pas de boulot pour l’instant… »

Aujourd’hui chacun espère, sans trop y croire, que les célébrations du centenaire changeront un peu le quotidien d’Alexandra.

Township d'Alexandra. © GettyImage/ALEXANDER JOE

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