Nyaba Léon Ouedraogo : «Ma préoccupation est de voir comment l’Afrique vit aujourd’hui»

Le photographe burkinabè Nyaba Léon Ouedraogo lors de l'exposition de ses séries "L'Enfer du cuivre" et "Casseurs de granit" à La Galerie Particulière à Paris.
© Siegfried Forster / RFI

Un chapeau sur la tête et la main sur le cœur. Le photographe burkinabè Nyaba Léon Ouedraogo vit à Paris, mais son corps et son esprit restent souvent en Afrique. Ses séries de photos prises au Burkina Faso, au Ghana ou en Mauritanie concernent au même titre Africains et Occidentaux. Il est lauréat du prix de l’Union européenne pour sa série sur L’Enfer du cuivre qui vient d’être exposée à La Galerie Particulière à Paris. Aujourd’hui, il travaille sur les bateaux carcasses du fleuve Congo qui seront exposés en 2013 au musée Dapper à Paris. Entretien.

RFI : Les seules données biographiques que vous donnez sur votre site sont : « Né en 1978 au Burkina Faso. Vit et travaille à Paris ». Qu’est-ce qui a fait que vous êtes venu à Paris et que vous êtes devenu photographe ?

Nyaba Léon Ouedraogo : Rien ne me prédestinait à être photographe. Au Burkina, je faisais mes études et après je me suis intéressé à l’athlétisme. J’étais champion du Burkina sur 400 mètres. En 1998, j’avais une bourse pour venir à Paris, pour préparer les Jeux olympiques à Sidney en 2000. J’allais à l’Institut national du sport (Insep) à Vincennes. Trois mois avant les Jeux olympiques, je me suis blessé. J’ai fait trois tentatives pour revenir, mais les blessures m’empêchaient de pratiquer convenablement le sport. Un jour, j’étais à la maison, j’ai vu une annonce de quelqu’un qui cherchait un modèle pour poser. Ainsi est venue la photographie. En découvrant comment le photographe fait son travail et en me découvrant sur le papier photo, cela m’a donné envie. C’était comme une évidence que je ne devrais pas être modèle mais devenir un photographe à temps plein.
 
RFI : Attendre le signal du départ pour les 400 mètres et attendre le bon moment pour déclencher l’appareil photo, y-a-t-il des similitudes ?
 
N.L.O. : Ce n’est pas la même concentration. Les 400 mètres, c’est quelque chose. Quand le coup de feu est donné, il est donné. Dans la photographie, c’est une concentration beaucoup plus intellectuelle. Je travaille sur le qui-vive, c'est-à-dire, je dois attendre le bon moment, la bonne lumière pour appuyer sur le bouton en essayant d’avoir une analyse, un équilibre dans mon image. Les 400 mètres, c’est quelqu’un qui vous commande, avec la photographie c’est vous qui commandez.
 

Nyaba Léon Ouedraogo, photographe burkinabè, explique sa série « L’Enfer du cuivre ».
11-10-2013 - Par Siegfried Forster

RFI : Essayez-vous de capter une idée ou une image ?
 
N.L.O. : Les deux à la fois, parce que dans une image vous avez la démarche, la vision photographique et l’image devient témoin de ce que vous avez vu. Donc c’est l’idée qui prime d’abord et l’image vient donner une vision beaucoup plus esthétique, anthropologique, qui montre quelle est votre vision. Quand vous essayez de cadrer, de composer votre image, vous décidez d’intégrer des éléments dans votre viseur et pas d’autres. Il y a un point de vue, une prise de position dans un premier temps pour montrer ce que vous avez envie que les autres voient. C’est une prise de position intellectuelle qui s’opère.
 
RFI : Êtes-vous plutôt témoin ou plutôt acteur lorsque vous prenez en photo une situation ou une personne ?
 
N.L.O. : Dans ma démarche photographique, je me considère comme un photographe art-documentaire. Je documente une réalité tout en essayant d’avoir une approche esthétique et éthique. J’essaie de dire : ‘voilà ce qu’il y a’. Mais en évitant de tomber dans le misérabilisme. Je ne dis pas que vous devez voir cela de telle manière. Non. J’essaie d’apporter une vision esthétique en essayant d’imprimer une réalité, pour que les gens voient. Ce qui est intéressant, ce n’est pas ce que la photo montre, mais ce que la photo relate.
 
RFI : Dans L’enfer du cuivre, vous montrez l’Afrique ou en l’occurrence le Ghana qui sert comme poubelle pour les déchets électroniques et les carcasses d’ordinateurs en provenance des Etats-Unis et de l’Europe. En même temps on vous a décerné en tant que photographe africain le prix de l’Union européenne pour cette série. Est-ce un paradoxe ? L’Europe qui envoie les déchets toxiques en Afrique et prime un Africain pour avoir dénoncé le scandale ?
 
N.L.O. : Je ne dirais pas cela. Ce qui est primé, c’est d’abord mon travail qui évoque cela. Ce n’est pas parce que je suis Africain qu’on m’a donné le prix, mais parce que je traite de sujets qui parlent de notre monde contemporain de consommation à outrance. Moi en tant qu’Africain, je ne peux pas passer à côté de cela. L’art doit s’intéresser à cette problématique. Le prix m’a été décerné parce que je dénonce.
 
RFI : Vous habitez à Paris, mais vous voyagez beaucoup en Afrique. Au Ghana, vous avez travaillez sur les Light boys, un groupe d’auto-défense, sur la ville Accra City, sur les mythes et les croyances chez les pêcheurs, sur la production de l’huile de palme par les femmes. L’Afrique est au centre de votre travail ?
 
N.L.O. : Ma préoccupation contemporaine est de voir comment l’Afrique vit aujourd’hui. Avec un regard nouveau, avec l’intention de ne pas sombrer dans la fatalité, dans la misère, mais de donner à voir une vie quotidienne des Africains. Montrer leur vie avec ma façon et ma manière de regarder, avec une note artistique. Pour dire que ce n’est pas un continent de misère, mais il y a aussi de souffrances humaines comme elles se passent dans le reste du monde.
 

Nyaba Léon Ouedraogo, photographe burkinabè, explique sa série « Casseurs de Granit »
11-10-2013 - Par Siegfried Forster

RFI : Comment approchez-vous les gens lors de vos projets photographiques ?
 
N.L.O. : Ma démarche pour des séries comme L’Enfer du cuivre ou Casseurs de granit représente un an de travail, deux mois de conception et trois mois de production. Quand je vais dans ces endroits, je reste un mois et demi. Je vis avec eux. Je partage leur vie, leur quotidien. Je ne dors pas avec eux, mais tous les matins, je me lève, je viens, je suis accepté, oublié. Pendant un mois et demi j’essaie de m’intégrer, je fais des photos. La plupart des gens disent : ‘vous êtes le seul à nous voir, parce que personne ne s’intéresse à nous’. ‘Prenez-moi en photo, cela me sert de souvenir’. En étant là, j’oublie mon rôle de photographe, je deviens un acteur avec eux dont je fais des photos. Je rentre à Paris, j’essaie d’analyser, de voir quelle est l’approche que je dois adopter pour être le plus juste, le plus vrai possible avec ces gens-là qui m’ont témoigné leur confiance ou leur amitié. Je ne suis pas un photographe-journaliste. Je fais de l’art documentaire.
 
RFI : Après la publication de vos photos, il y avait une évolution concernant les conditions de travail scandaleuses sur cette décharge ? Est-ce que la photo a eu un impact sur la vie des gens ?
 
N.L.O. : Oui, mais entre le moment où vous réalisez un reportage et le moment où les gens prennent conscience que la situation est dramatique, cela peut aller de 4 à 10 ans facilement ! J’ai publié le reportage dans l'hebdomadaire Courrier international en 2008, après, beaucoup de chaînes françaises et internationales ont visité ces lieux pour voir ce que s’y passe. Il y avait même une centaine de photographes qui sont allés sur place. J’étais le premier à mettre cela en lumière. Cela a contribué à alerter le monde occidental et africain. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais les choses évoluent d’une manière positive.
 
RFI : En 2011, vous étiez aux Rencontres de Bamako, la Biennale africaine de la photographie, en 2010, au final du Prix Pictet, et vous avez participez au 3e Festival des Arts Nègres à Dakar. Dans quelle direction se dirige la photographie contemporaine en Afrique ?
 
N.L.O. : En Afrique, nous avons un problème récurrent, les Africains ne s’investissent pas dans l’art. Les acteurs politiques publics, privés, ne s’y intéressent pas. Mais les photographes existent, ils travaillent et produisent. A chaque fois que nous produisons nos travaux, nous sommes obligés de revenir en Occident pour montrer et essayer de vendre nos œuvres pour vivre. Je ne suis pas fataliste, je suis réaliste. En Afrique, l’art contemporain, ne va pas. Les Africains n’achètent pas. Et quand vous faites une exposition, comme nous n’avons pas une culture de photographie, ils ne viennent pas. Quand on parle de l’Afrique, bien entendu, je ne parle pas du continent sud-africain qui n’a rien à voir avec le continent ouest-africain où il n’y absolument rien, à part les Rencontres de Bamako. Donc l’Afrique d’aujourd’hui souffre de ce manque d’investissement dans l’art. Il faut que les Africains investissent pour leurs propres artistes. Tant qu’ils ne le font pas, nos œuvres sont vues et achetées que par l’Occident. Je trouve cela dommage et déplorable que l’Afrique ne se réveille pas pour soutenir ses acteurs, ses acteurs artistiques et politiques, parce que nos œuvres parlent aussi de la politique, de ces choses qui ne vont pas. Le rôle de l’art c’est aussi d’aller dans ce sens. Ce n’est pas de faire de l’art pour de l’art. L’art doit avoir une vocation, quelque chose à dire, donner une vision du futur.
 
RFI : Votre prochain projet porte sur le Congo ?
 
N.L.O. : Je l’appelle Les phantomes du fleuve Congo qui fait référence au livre de Joseph Conrad Au cœur de ténèbres [publié en 1902 par l’auteur anglais qui raconte le voyage d’un jeune officier de marine marchande britannique, qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique noire, ndlr]. Le projet parle des bateaux carcasses au Congo-Brazzaville, des bateaux qui ont échoué sur le lit du fleuve Congo, l’un des plus grands fleuves d’Afrique. Ces bateaux sont pour moi une porte d’entrée pour raconter une histoire du passé de ce fleuve qui fait tant rêver le monde entier. Ce fleuve a inspiré Apocalypse Now [le film de Francis Ford Coppola]. L’histoire, ce sont aussi les gens qui vivent aujourd’hui dans ces bateaux échoués. Il y a le côté mythique et mystique, la religion, par exemple des gens catholiques qui vont dans le fleuve pour y faire des prières, le fleuve qui leur donne de la nourriture. Je voulais traduire ce mysticisme qui règne autour de ce fleuve Congo avec une vision où le passé et le contemporain se croisent et se lient.
 
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Voir aussi :
 
- Le site officiel de La Galerie Particulière à Paris.
 
- Le site de Topics platform, le laboratoire expérimental et collectif dont Nyaba Léon Ouedraogo est membre.