Le procès en appel de Jabeur Mejri, symbole des tensions actuelles en Tunisie

La sévérité de la peine infligée à Jabeur Mejri, le 28 mars dernier, est lourde de sens dans la Tunisie postrévolutionnaire.
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Condamné à sept ans et demi de prison le 28 mars pour avoir publié sur sa page Facebook des caricatures du prophète Mahomet ainsi que des écrits satiriques sur l’islam, Jabeur Mejri verra son appel examiné le lundi 25 juin par le tribunal de Monastir, en Tunisie. Son cas est débattu dans un contexte politique particulièrement tendu.

Coupable ou victime ? La justice tunisienne a tranché une première fois le 28 mars en ce qui concerne Jabeur Mejri, un jeune de 28 ans qui a commis l’imprudence de publier sur sa page Facebook des caricatures de Mahomet ainsi que des écrits satiriques sur l’islam et le prophète. L’accusé n’avait fait en réalité que reproduire du contenu tiré d’un essai écrit et diffusé sur le site scribd.com par son ami Ghazi Beji, agronome de formation et athée comme lui.

Coup de projecteur

Ce dernier a été condamné à la même peine de prison que Jabeur Mejri mais par contumace car il a réussi à se réfugier en Algérie puis en Europe début mars, après avoir appris que son ami avait été arrêté. A l’origine de toute l’affaire : une plainte déposée le 3 mars par Foued Zaouali, un avocat de la ville de Mahdia, plainte qui a mis un coup de projecteur international sur un délit qui était presque passé inaperçu, peu de monde ayant effectivement consulté la page Facebook de Jabeur Mejri. Ce sont d’ailleurs des blogueuses tunisiennes qui ont propagé la nouvelle de son inculpation sur internet.

Le plainte a néanmoins été reçue et la justice tunisienne s’est appuyée sur un article du code pénal en vigueur qui définit, entre autres, comme un délit « l’exposition au regard du public (…) de contenus de nature à nuire à l’ordre public ou aux bonnes mœurs » et sur un autre qui prévoit une peine de prison pour quiconque « nuit aux tiers ou perturbe leur quiétude à travers les réseaux publics de télécommunications ».

Bien qu’eux-mêmes « choqués » par certaines caricatures, les défenseurs de Jabeur Mejri avaient demandé la clémence envers leur client sur la foi d’une expertise médicale démontrant des troubles psychiatriques dont souffrirait l'accusé. De façon plus prosaïque, l’avocate Bochra Belhaj Hmida a surtout dépeint son compatriote comme « un jeune désespéré qui a commis un acte suicidaire ». « Jabeur a commis un geste de folie. C’est le chômage et l’isolement qui lui ont fait faire ça », a renchéri sa sœur, Inès.

Contexte tendu

Depuis, cette affaire trouve un certain écho car elle intervient à un moment particulier de l’histoire de la Tunisie et dans un contexte politique tendu, où le pays se cherche un modèle de société et élabore sa Constitution. Elle s’ajoute à la condamnation du directeur du quotidien Ettounsiyya, Nasreddine Ben Saïda, détenu durant une semaine et condamné à une amende pour avoir publié une photo d’un footballeur posant avec sa petite amie dénudée ; ainsi qu’aux plaintes contre le directeur de la chaîne Nessma TV, Nabil Karoui, poursuivi pour avoir diffusé le film d’animation Persépolis qui contient une représentation d’Allah. Des peines toutefois beaucoup moins lourdes que celle infligée à Jabeur Mejri.

La semaine dernière encore, des troubles graves sont intervenus à Tunis lors du « Printemps des arts », une exposition durant laquelle des salafistes se sont livrés à des saccages au nom du respect des valeurs de l’islam. Le gouvernement a pour la première fois fait preuve d'une très grande fermeté face à ces excès. Les artistes et les intellectuels craignent néanmoins de ne plus pouvoir s’exprimer librement si la Constitution en cours de rédaction ne se définit que par rapport à l'islam, la religion d’Etat.