Le président guinéen Alpha Condé sur RFI : «Il faut d’abord sécuriser les hommes politiques au Mali»

Le président guinéen Alpha Condé.
© Reuters

Tombouctou, Bamako, Kinshasa... Autant de villes qui font événement et dont nous parle le président guinéen, Alpha Condé. A l'issue de sa visite officielle à Paris et de sa rencontre avec François Hollande, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Monsieur le président, la destruction des mausolées de Tombouctou, qu’est-ce que ça vous inspire ?

Alpha Condé : Beaucoup de peine, parce que vous savez, Tombouctou avait plus de bibliothèques que l’Europe au XVIe siècle. Donc c’est vraiment le symbole du passé de l’Afrique. Et c’est un crime contre l’humanité, parce que c’est un crime contre la civilisation africaine. C’est comme si quelqu’un venait détruire Versailles.

RFI : Alors au nord du Mali, ces grandes villes, Tombouctou, Gao, sont aux mains de mouvements islamistes qui s’appellent Ansar Dine et le Mujao. Peut-on négocier avec eux ?

A.C. : D’abord, il faut distinguer le MNLA, qui est un mouvement identitaire avec qui on doit négocier. Et dans le cadre d’une solution dans le Mali unitaire, et avec les Touaregs. Mais il y a trois actions à mener, des actions simultanément, c’est-à-dire la sécurisation des hommes politiques au Mali, l’installation d’un gouvernement d’union nationale, et l’intervention pour libérer Gao, Tombouctou et Kidal.

RFI : Il faut aller vite.

A.C. : Il faut aller vite, évidemment. Ce qui sera plus compliqué, c’est d’éradiquer l’islamisme au Sahara. Mais ce n’est pas seulement l’affaire de la Cédéao, c’est toute l’Afrique. C’est pourquoi nous avons transféré le Conseil de paix et de sécurité. C’est la force proposée qui doit intervenir massivement. Il faut y aller.

RFI : Et quels sont les pays qui pourraient envoyer des troupes sur le terrain ?

A.C. : Tous les pays africains, notamment certains pays qui ont l’expérience de la lutte dans le désert, comme le Tchad.

RFI : Mais le Tchad n’est pas membre de la Cédéao.

A.C. : Je vous ai dit que ce n’est plus l’affaire de la Cédéao. Le Mali, c’est l’affaire de tous les Africains. C’est votre affaire aussi, parce que s’il y a un Afghanistan qui s’installe au Mali, ça touche l’Europe.

RFI : Et votre propre pays, la Guinée ?

A.C. : C'est évident que la Guinée enverra des troupes. Le Mali, c’est quand même la Guinée. Et on ne peut pas ne pas envoyer des troupes au Mali.

RFI : Vous avez déjà une idée du nombre de soldats ?

A.C. : Non, nous avons des forces prédisposées que la France est en train d’entraîner. On verra bien…

RFI : Qui sont sur le territoire guinéen ?

A.C. : Qui sont sur le territoire guinéen, en train d’être entraînées actuellement par le gouvernement français.

RFI : Alors, lors de votre dernier sommet à Yamoussoukro vendredi dernier, vous avez demandé au Conseil de sécurité de l’ONU d’accélérer le processus d’une résolution. Concrètement sur le terrain militaire, qu'attendez-vous des Français et des Américains ?

A.C. : Ce que nous attendons, c’est un soutien logistique du point de vue des renseignements et peut-être aérien, mais pas des troupes au sol. C’est nous-mêmes qui enverrons des troupes au sol.

RFI : Vous avez rencontré François Hollande hier, à l’Elysée. Est-ce qu’il est prêt à faire accélérer ce processus à l’ONU ?

A.C. : En tout cas, j’ai demandé au ministre des Affaires étrangères, qui s’est engagé. Nous avons dit qu’il y a deux aspects. Il y a d’abord la sécurité, il y a un gouvernement d’union nationale, tout en sécurisant les hommes politiques. Ensuite, avec les Maliens, agir dans le nord pour libérer le territoire malien. Et je pense que la France est prête à nous accompagner.

RFI : Les Américains, par la voix de Johnnie Carson, ont dit vendredi dernier qu’il ne fallait pas se précipiter. Est-ce que vous n’êtes pas un peu déçu par l’attentisme ?

A.C. : Non ! Ils ont dit d’abord de régler le problème à Bamako. Ce dont nous sommes d’accord. C'est-à-dire qu’il faut d’abord qu’il y ait un pouvoir à Bamako. C’est pourquoi nous avons demandé à Yamoussoukro la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Et il faut quand même sécuriser les hommes politiques d’abord pour ne pas aller agresser un président dans son palais.

RFI : Ça vous a choqué, l’agression du 21 mai, dans le palais ?

A.C. : Bien sûr. Alors, comment voulez-vous ? Si on peut agresser le palais, quel homme politique est en sécurité ? Je pense que les Américains disent : il faut d’abord régler le problème de Bamako et intervenir ensuite. Il faut rapidement sécuriser les hommes politiques à Bamako et mettre en place un gouvernement d’union nationale.

RFI : Quand vous dites « gouvernement d’union nationale », c’est un nouveau gouvernement ?

A.C. : Ah, bien sûr ! C’est un gouvernement avec les partis politiques maliens !

RFI : Plus inclusif, plus représentatif ?

A.C. : Plus représentatifs. C'est-à-dire qu’il faut que la classe politique malienne, dans ses différentes composantes, prenne en main le destin du pays.

RFI : Avec le même Premier ministre ou un nouveau Premier ministre ?

A.C. : Ça, c’est aux Maliens de décider, et de désigner le Premier ministre en qui ils ont confiance.

RFI : Pensez-vous que l’actuel Premier ministre, Cheikh Modibo Diarra, est trop sous l’influence de la junte du 22 mars ?

A.C. : Ah… C’est vous qui le dites !

RFI : Cette agression du 21 mai, au palais de Koulouba, a été très grave, puisque le président Dioncounda Traoré est toujours en convalescence à Paris. Peut-être l’avez-vous rencontré d’ailleurs ?

A.C. : Bien sûr, je lui ai rendu visite, c’est la moindre des choses. Je lui ai rendu visite avant-hier.

RFI : Et que doit-il faire ? Est-ce qu’il va rentrer ou pas ?

A.C. : Je pense qu’aujourd’hui, il faut d’abord sécuriser les hommes politiques au Mali, que ce soit le président ou n’importe quel homme politique. On l’a laissé pour mort. C’est ça qui l’a sauvé ! Sinon, on allait l’achever ! Donc, un gouvernement d’union nationale sécurisé.

RFI : Donc en pratique, ce que vous souhaitez, c’est que les forces d’intervention africaines ne soient pas seulement au nord du Mali, mais aussi au sud du Mali ?

A.C. : Mais qu’ils commencent d’abord par sécuriser le sud.

RFI : Le sommet francophone de Kinshasa, en octobre prochain, François Hollande hésite à y aller à cause de ce qui s’est passé lors des élections de novembre dernier. Vous, qui vous êtes battu pendant des décennies contre la fraude, qu’est-ce que vous lui conseillez ?

A.C. : Je pense que François Hollande est suffisamment grand pour décider sans mes conseils. Je pense que le président Abdou Diouf fait beaucoup d’efforts, mais quand même, beaucoup de chefs d’Etat aujourd’hui hésitent à aller au Congo Kinshasa.

RFI : Vous aussi ?

A.C. : Je pense que le sommet à Kinshasa pose quand même beaucoup de problèmes. Nous allons discuter de ça avec le président Diouf pour voir quelle est la meilleure solution aujourd’hui.

RFI : En Guinée, voilà un an qu’on attend les législatives. Hier, vous avez dit qu’elles auraient lieu à la fin de la saison des pluies. Est-ce qu’on peut les espérer dans trois mois, en octobre ?

A.C. : D’abord, la francophonie est venue deux fois. Aujourd’hui, la francophonie a relevé les différentes insuffisances, et maintenant ils vont prendre en main la transparence et la sécurisation. Et c’est la francophonie et l’OIF qui vont travailler avec la Céni pour nous proposer un programme. Et la date qu’ils vont me proposer, ce sera la date définitive.

RFI : Et cette date, c’est plutôt octobre, novembre, décembre ?

A.C. : Mais ça dépend de ce qu’ils vont me proposer, en accord avec la Céni. Je me suis battu pendant cinquante ans pour la démocratie, puis j’ai suivi des élections frauduleuses pendant vingt ans, il faut au moins que je me donne les moyens.

RFI : Alors, vous dites que vous vous êtes battu pendant cinquante ans pour la démocratie. L’opposition guinéenne répond qu’en réalité, vous vous êtes battu pendant cinquante ans pour le pouvoir, et que depuis que vous êtes au pouvoir, il n’y a plus de démocratie, la preuve, cette commission électorale, la Céni, qui n’est pas paritaire et que vous ne voulez pas réformer.

A.C. : Je vous ferai remarquer que la commission électorale a été mise en place sous le président Lansana Conté.

RFI : C’est en 2007. Mais depuis les temps ont changé, non ?

A.C. : Non, attendez. Cette commission n’avait qu’un seul représentant. Mais là, nous sommes sans parti. Si nous dissolvons la Céni, combien de temps on va mettre pour nous mettre d’accord ?

RFI : Pour que ces élections se passent bien et pour que l’opposition ne les boycotte pas, est-ce qu’il ne vaut mieux pas dialoguer avec elle ?

A.C. : D’abord, je suis président de la République. Je ne suis pas concerné par les législatives. Les législatives concernent les partis....

RFI : Une réforme de la Céni, ce n’est pas possible d’ici les législatives ?

A.C. : Aujourd’hui, le président de la Céni n’a pas de pouvoir particulier. Et la présidence de l’OIF, qui a quand même l’expertise, est une garantie que la direction est transparente. Le reste, on va voir quelles solutions on peut trouver, pour que le plus large possible de partis participent…

RFI : Donc un dialogue est possible ?

A.C. : … Ils ne sont pas pour, aujourd’hui, les élections. Ils sont pour autre chose. Mais ça, c’est leur problème.

 

Entretien du président Alpha Condé en audio et vidéo

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