Paris entend donner un nouvel élan aux relations franco-ivoiriennes

Le président français François Hollande et le chef d'Etat ivoirien Alassane Ouattara sur le perron de l'Elysée après leur entretien, le 26 juillet 2012.
© REUTERS / Charles Platiau

C’est la première visite officielle du chef de l’Etat ivoirien depuis le changement de majorité en France. Au menu des discussions : la crise au Mali mais aussi les relations entre Paris et Abidjan. Selon la présidence française, la venue d’Alassane Ouattara est ainsi l’occasion de donner un nouvel élan à ces relations. Christian Bouquet, professeur de géographie politique à l’université Bordeaux III et auteur de l'ouvrage Côte d’Ivoire, le désespoir de Kourouma (*), paru en 2011 chez Armand Colin, livre son point de vue sur cette visite.

Alassane Ouattara était très proche de l’ancien président Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, il s’entretient avec le président François Hollande. Comment, à votre avis, Alassane Ouattara a-t-il abordé cette rencontre ?

En chef d’Etat qui rencontre un autre chef d’Etat. Dans ces cas-là, les liens d’amitié personnelle n’ont pas lieu d’être. Bien sûr, on se souvient qu’Alassane Ouattara est très proche de Nicolas Sarkozy. On se souvient aussi du rôle de Nicolas Sarkozy au moment de l’arrestation de Laurent Gbagbo en avril 2011. On prête souvent à l’ancien président français la volonté quasiment personnelle d’avoir fait intervenir la force Licorne, mais c’est oublier qu’en fait la force Licorne était sous mandat des Nations unies. Cette action n’avait pas été désavouée à l’époque par les socialistes français. François Hollande aujourd’hui aurait probablement fait la même chose. Donc il n’y a pas de considération affective dans cette rencontre.

Laurent Gbagbo était socialiste, comme François Hollande. Ce n’est pas le cas d’Alassane Ouattara. Est-ce que François Hollande ne risque pas de se mettre à dos l’aile gauche du Parti socialiste. On se souvient qu’Henri Emmanuelli était un fervent défenseur de Laurent Gbagbo ?

Non, parce qu’il faut se souvenir aussi que Laurent Gbagbo d’une part, et son parti le FPI (Front populaire ivoirien) d’autre part, ont été suspendus de l’International socialiste en avril 2011 précisément. Donc les quelques rares socialistes qui sont amis avec Laurent Gbagbo n’ont plus de prétexte idéologique pour le défendre. Là, François Hollande est très à l’aise sur ce sujet.

Pourquoi à votre avis, la présidence française parle-t-elle d’un nouvel élan à donner aux relations entre les deux pays ?

Je pense que l’élan est surtout économique dans la mesure où le ministre ivoirien de l’Economie est venu signer avec son homologue français le fameux contrat de désendettement-développement, le C2D, qui porte sur 2850 milliards d’euros sur le long terme, sur 15 à 20 ans, qui vient en partie d’une remise de la dette publique ivoirienne. Cela fait beaucoup d’argent qui ne manquera pas de booster l’économie ivoirienne, laquelle a déjà été encouragée par une visite il y a quelques semaines d’une soixantaine d’entreprises françaises sous la houlette du Medef. Donc incontestablement, le terme de « relance » est tout à fait approprié. Mais il est quand même essentiellement économique.

Il y a un sujet, au contraire, dont les diplomates français s’inquiètent. C’est le blocage de la réconciliation entre les deux camps en Côte d’Ivoire. Ce chantier de la réconciliation, qui est en panne, n'est-il pas inquiétant ?

Oui, c’est inquiétant. Et plus le temps passe, plus l’inquiétude va monter parce que d’une part on a encore des stigmates de troubles, de turbulences. On en a vus encore il y a quelques jours dans le grand ouest ivoirien, on voit bien que les plaies ne sont pas totalement refermées. Et puis il y a toujours ce dossier qui reste obstinément fermé, qui est celui des partisans d’Alassane Ouattara, pouvant être soupçonnés ou suspectés d’exactions soit pendant la crise de 2011, soit avant. Et en particulier les fameux « com-zone », les anciens seigneurs de guerre qui tenaient la partie nord du pays à qui il y a probablement des choses à reprocher et qui, pour le moment, n’ont pas encore été inquiétés ni par la justice ivoirienne, ni par la CPI [Cour pénale internationale]. C’est donc une ambiguïté qui plane sur la crédibilité du régime Ouattara. Et en effet, certains diplomates, en tout cas, ont raison de s’inquiéter.

Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de réelle volonté de recoller les morceaux dans le camp Ouattara ?

Si, probablement, mais il y a aussi comme dans tous les camps des faucons et des colombes. Il ne faut pas oublier non plus, parce que la propagande des partisans de Gbagbo est assez forte de ce point de vue-là, que les anciens bourreaux ont un peu tendance à se faire passer pour des victimes. Donc on les entend beaucoup se manifester, on les entendra sans doute encore plus le 13 août lorsque la CPI va livrer, non pas son verdict, mais va dire les charges qui pèsent contre Laurent Gbagbo. Et ça pollue incontestablement l’ambiance politique en Côte d’Ivoire. Mais ça ne dédouane pas le régime d’Alassane Ouattara lorsqu’il ne se penche pas assez vite sur les dossiers dont je parlais tout à l’heure.

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Un mot sur le Mali, sujet abordé par les deux présidents. La Côte d’Ivoire a-t-elle un rôle à jouer dans la crise qui se déroule en ce moment au Mali et dans l’ensemble du Sahel ?

La Côte d’Ivoire est concernée mais c’est surtout Alassane Ouattara, qui est à la tête de la Communauté économique des pays d’Afrique de l’Ouest, la Cédéao, qui a à jouer un rôle important, qui le joue d’ailleurs depuis longtemps. Cela lui occupe beaucoup de son temps et ça le préoccupe probablement parce que c’est une crise extrêmement difficile. La Cédéao propose d’intervenir militairement. Incontestablement, seule elle est probablement incapable de reconquérir, d’aider l’armé malienne à reconquérir le nord du pays. Il lui faudra des aides extérieures, de l’Union africaine peut-être, de la communauté internationale sans doute, d’une décision des Nations unies. Tout cela traîne en longueur, il faut le reconnaître. C’est une préoccupation dont il a sans doute été question dans la rencontre avec François Hollande.

Un mot de l’enquête sur la mort de notre confrère, le journaliste Guy-André Kieffer, mort à Abidjan en 2004. Où en est l’enquête actuellement ?

Ça, c’est un autre sujet d’inquiétude parce qu’on pensait que du temps de Gbagbo où l’impunité régnait, on n’avait pas beaucoup progressé sur cette enquête et que sous le régime Ouattara les choses avanceraient. Or on s’aperçoit qu’elles n’avancent pas si vite qu’on l’espèrerait. Là encore, ce sera peut-être au menu des conversations, sinon des deux chefs d’Etat, du moins de leur entourage. Il serait important quand même que cette enquête se débloque parce que votre confrère a effectivement disparu dans des conditions mystérieuses et extrêmement troubles et il serait temps de faire toute la lumière là-dessus.


(*)Christian Bouquet décrypte la géographie humaine du pays et éclaire la montée du « repli identitaire ». Le sous-titre de son livre fait référence à l’écrivain Ahmadou Kourouma, aujourd’hui décédé, qui rêvait de paix perpétuelle. Mais Kourouma est aussi, explique l’auteur, un nom malinké très courant dans le nord de la Côte d’Ivoire.