«En Egypte, la situation d’insécurité endémique est aggravée avec la révolution»


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L’Egypte n’a pas tardé à riposter. Des frappes aériennes ont été menées dès ce mercredi 8 août dans la matinée dans le Sinaï, quarante-huit heures après l’attaque d’un poste frontière, qui avait fait seize morts côté égyptien. Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po, spécialiste des mouvements jihadistes est l’invité de Manon Rivière.  

Qui officie aujourd’hui dans le Sinaï ? Quels sont les groupes qui prolifèrent dans cette région de l’Egypte ?

Fondamentalement, on a toute une série de groupes, avec une assise tribale, qui considèrent que l’Etat égyptien les a délaissés, voire opprimés, voire traités comme une armée d’occupation, au cours de toutes ces années, ne s’occupant que des stations balnéaires ou de l’oléoduc qui dessert Israël. Et donc, depuis 2005, et les attentats de Charm el-Cheikh contre cette station balnéaire, il y a une situation d’insécurité endémique, mais qui s’est aggravée avec la révolution.

Et pourquoi cela s’est aggravé, justement, après la chute d’Hosni Moubarak ?

D’abord on a eu une quantité d’armes importante, qui a été mise en circulation, des détenus qui se sont évadés de prison, et même un moment tout à fait exceptionnel, où une garnison égyptienne proche de la bande de Gaza a été alimentée par les Palestiniens de Gaza, parce que les communications avaient été rompues avec Le Caire. Il faut voir qu’il y a un vide de sécurité dans le Sinaï, qui est institué par le traité de paix israélo-égyptien de 1979, qui interdit le déploiement important d’unités militaires dans cette région. Il y a déjà eu un amendement à ce traité depuis la révolution, amendement de fait et à la demande d’Israël, avec déploiement d’unités, mais qui à l’évidence, ne sont pas en nombre suffisant. Cette fois ce sont des policiers qui ont été attaqués et qui n’avaient pas l’armement nécessaire pour se défendre il y a quarante-huit heures.

Donc une situation sécuritaire, vous le dites, difficile à maîtriser. Est-ce que les nouvelles autorités égyptiennes ont les moyens de lutter contre ces groupes armés ou est-ce que la riposte à laquelle on assiste aujourd’hui est surtout un moyen pour le président Mohamed Morsi de calmer l’opinion égyptienne ?

Il y a évidemment pour le président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, un test de crédibilité très important. Il a affirmé de manière tout à fait martiale qu’il allait reprendre le contrôle total du Sinaï. Pour reprendre ce contrôle il faut aussi l’accord d’Israël. Je crois que maintenant, une mise à niveau officielle du traité de paix de 1979, est inévitable, pour permettre ce déploiement de l’armée égyptienne, que jusqu’à présent Israël refusait. On peut aussi constater que Morsi, tout en étant issu des Frères musulmans, n’a pas tardé, en fait, à se retourner contre le Hamas qui gouverne la bande de Gaza. Et comme je l’affirmais de manière répétée, la solidarité entre islamistes ne joue plus beaucoup, une fois qu’ils arrivent au pouvoir, où les intérêts nationaux rentrent en ligne de compte.

Jean-Pierre Filiu, vous avez publié cette année aux éditions Fayard Une histoire de Gaza. Aujourd’hui, dans quelle position se trouve le Hamas, face au pouvoir égyptien ? Est-ce que l’Egypte ne considère pas, dans un sens, que le Hamas a failli à sa mission, en termes de sécurisation de la zone ?

Effectivement, il peut y avoir ces échanges d’accusations qui s’opèrent, même si on voit des thèses plus nauséabondes sur un complot du Mossad, qui sont reprises ici ou là. Il faut voir qu’à Gaza, le Hamas avait consacré une énergie tout à fait considérable à maintenir une forme de cessez-le-feu avec Israël. Cessez-le-feu, de fait, qui n’a jamais été formalisé, mais une condition expresse, qui était qu’aucun chef militaire ne soit frappé par Israël sur le territoire palestinien, alors qu’Israël se donnait toute latitude pour le faire de manière répétée.

Et puis, il y a les groupes que l’on dit salafistes qui sont nombreux à Gaza et difficiles à contrôler. Le 14 avril 2011 ils avaient kidnappé un humanitaire italien, Vittorio Arrigoni. Ils l’avaient pendu avec une mise en scène macabre. Ils ont déjà mené des opérations de défi à l’égard de Hamas. C’est sans doute eux qui, en liaison avec ces groupes jihadistes dans le Sinaï, et par le biais des tunnels de contrebandes, sont à la source de l’escalade de ces derniers jours. Effectivement, la situation est très préoccupante.

Quelle est pour vous la marge de manœuvre pour Israël aujourd’hui ? On sait que les rapports avec l’Egypte sont tendus. Mais l’Etat hébreu a proposé son aide, Israël a dit souhaiter que l’opération égyptienne d’aujourd’hui soit un succès. Est-ce qu’ils sont obligés de coopérer contre cet ennemi commun et concrètement, que peut faire ou que doit faire Israël ?

Il y a un an, il y avait eu un raid sanglant sur Eilat. Dans la ville israélienne d’Eilat, il y avait eu huit morts, dont six civils, et les Israéliens avaient exercé un droit de poursuite en Egypte. Il y avait effectivement un commando, mais aussi cinq policiers égyptiens. Là, à l’évidence, ils ont compris qu’il valait mieux laisser faire l’Egypte. Je pense qu’une mise à niveau du traité de paix de 1979 va assez vite être envisagée. Mais on voit que tout cela, c’est une réponse de l’ordre du sécuritaire. Et à titre personnel, ayant travaillé sur le terrain, je crois que le sécuritaire ne pourra jamais produire que d’autres crises, même s’il peut les différer.

On sait qu’actuellement, Gaza est en état de siège et que ce sont ces tunnels de contrebande, qui justement, alimentent la subversion jihadistes, parce que pour les entretenir c’est toute une économie souterraine. Il est beaucoup plus rentable de faire le commerce des armes et des explosifs, que des produits de première nécessité. Donc, je ne crains pas le paradoxe, en disant que c’est bien plutôt la levée du blocus de Gaza et la responsabilisation de toutes les parties concernées, qui pourraient permettre d’éviter la répétition de tels drames.
 

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