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Côte d'Ivoire

Côte d'Ivoire : Mamadou Koulibaly, ancien président de l'Assemblée nationale


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Depuis plusieurs semaines, des groupes armés attaquent les casernes d'Abidjan et de ses environs. Le gouvernement accuse des partisans de l'ancien président Laurent Gbagbo de vouloir déstabiliser le pays. Pour l'opposant Mamadou Koulibaly, ancien président de l'Assemblée nationale, la situation est plus complexe que ce que prétend le pouvoir. Il y a trop de frustration parmi les anciens combattants et les forces de défense et de sécurité. Mamadou Koulibaly, était l'invité d'Olivier Rogez ce vendredi 17 août.

Mamadou Koulibaly, depuis plusieurs semaines, une série d’attaques vise les camps militaires d’Abidjan et de sa périphérie. Pensez-vous que l’on puisse attribuer au seul camp Gbagbo la responsabilité de ces attaques, comme le fait le gouvernement ?

Non, je ne pense pas. Sauf si dans les semaines qui viennent une enquête claire implique leur responsabilité. Mais il me semble qu’il y a d’autres choses à voir et qu’il faut aller un peu plus en profondeur.

Alors qui sont les responsables de ces attaques, selon vous ?

Il y a plusieurs éléments qu’on peut signaler. Le premier c’est que nous n’avons pas en ce moment de système de défense et de sécurité en Côte d’Ivoire. On n’a pas d’armée, on n’a pas de police ni de gendarmerie. Ces corps-là vivent dans la frayeur, dans la division. Et il est difficile, pour des corps organisés comme l’armée, la gendarmerie, la police, d’assurer la sécurité des populations, si eux-mêmes ne sont pas déjà sécurisés. Et c’est déjà le premier élément. Et puis le second élément, il y a tellement de frustrés depuis ces dix dernières années, qu’il y a mille bonnes raisons que ces personnes-là s’attaquent les unes les autres.

Justement, vous estimez à plusieurs dizaines de milliers de combattants ou d’ex-combattants, les personnes susceptibles de semer le désordre en Côte d’Ivoire aujourd’hui ?

Oui, je crois fermement que cette guérilla peut avoir plusieurs sources. La première, c’est que selon l’accord politique de Ouaga, les FRCI, les Forces nouvelles qui ont été déclarées au nombre de 32 000, auraient dû être réintégrées dans l’armée nationale, dans la nouvelle armée. Malheureusement, il n’y a eu que 9 000 qui ont été intégrées, et 23 000 ont été dégagées. Ces frustrés n’arrêtent pas de menacer un peu partout leurs petits copains qui ont été retenus dans cette armée régulière. Et ils sont avec leurs armes chez eux à la maison. Ils sont des sources potentielles de déstabilisation de cette même armée et il ne faut pas les oublier.

Si on tient compte du fait que les FRCI elles-mêmes, pour préparer la bataille d’Abidjan,  ont rassemblé près de 38 000 personnes, à ces personnes, il avait été promis d’être intégrées dans la fonction publique sécuritaire. Malheureusement encore, il n’y a que 2000  ont été retenues et intégrées. Il reste 36 000 personnes qui se retrouvent dans la rue, frustrées, mécontentes, avec le sentiment d’avoir été utilisées pour installer un pouvoir. Et au moment du partage du butin, n’ayant rien reçu.

Il reste aussi les ex-miliciens et les partisans de Laurent Gbagbo. Ils sont nombreux, eux aussi.

Oui. Il y en avait environ 38 000, répertoriés dans l’accord politique d’Ouaga. Ce sont les groupes d’autodéfense, les miliciens et autres jeunes patriotes qui devaient être désarmés. Rien n’a été fait. Ni le service civique, ni l’insertion. Ces personnes-là se retrouvent chez elles, pour beaucoup avec les armes, et ressentent la frustration elles aussi.

Et donc il existe un groupe potentiel de près de 100 000 personnes, qui fait peser une menace sur la sécurité nationale ?

On a près de 100 000 personnes qui se baladent avec des armes et utilisent ces armes comme moyen de survie pour manger et pour se faire un peu d’argent, et qui ont de bonnes raisons, en tout cas, d’attaquer ceux qui peuvent être tenus pour responsables de leur malheur.

A vous écouter, derrière ces attaques il s’agit donc davantage de frustration que d’une volonté délibérée de déstabiliser le pouvoir.

Je pense qu’il faut aller de ce côté-là, plutôt que de lancer : ce sont des pro-Gbagbo ou des pro-Ouattara. Et je pense qu’actuellement, c’est une sorte de guérilla qui attaque les commissariats de police, les gendarmeries, les camps militaires. Ce n’est jamais la guerre ouverte avec un front organisé. Mais cette guérilla ne peut pas forcément être issue d’un seul camp.

Qu’est-ce que le gouvernement doit faire pour calmer la situation ?

A mon avis, ce serait bien que le gouvernement regarde la réalité en face. Il faut reprendre tout de suite en main le dossier du désarmement et de la restructuration du secteur de la sécurité. Si on remet le désarmement au goût du jour et qu’on ne se contente pas de faire des réunions et des réunions, on aurait déjà un premier pas de franchi.

Et puis ensuite, tous les combattants, à mon avis, dans les 100 000 personnes que notre armée ne peut pas contenir pourquoi ne pas incorporer ces jeunes gens dans les corps militaires, policiers de gendarmerie, et les remettre tout de suite à la retraite avec leur pension de retraite, qu’ils aillent dans le service civique apprendre un autre métier, une seconde vie ?

Si l’Etat réduit son niveau de vie, on a déjà quarante ministres. Il y en a trop. Il y a trop de voyages officiels à l’étranger. Le président de la République est à son 42ème voyage maintenant, à l’étranger. Il y en a trop. Il faut réduire ce niveau de vie, et puis serrer un peu la ceinture d’un certain nombre de dépenses de l’Etat,  financer la sécurité, qui est à la base de tout. Si on ne fait pas de sacrifices ailleurs pour financer cette question sécuritaire, nous allons aller d’attaque en attaque, de déstabilisation en déstabilisation, et puis installer la chienlit permanente. Ça commence à être trop long maintenant, pour les populations.  

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