Abdoulaye Bathily : le nord du Mali est «une affaire de sécurité internationale»

Abdoulaye Bathily, ministre d'Etat du Sénégal.
© Wikipedia/Serigne Diagne

Une force internationale pour reconquérir le nord du Mali. C’est le scénario qui se dessine, après l’assemblée générale de l’ONU à laquelle Abdoulaye Bathily a assisté, la semaine dernière à New York. Le ministre d’Etat sénégalais accompagnait le président, Macky Sall. Y aura-t-il un veto des Russes à cette force ? Le Sénégal en fera-t-il partie ? De passage à Paris, le ministre, également professeur d’histoire à l’université de Dakar, répond aux questions de RFI.

RFI : Vous rentrez de la réunion de New York sur le nord du Mali. Est-ce qu’on va vers une solution négociée ou militaire ?

Abdoulaye Bathily : L’idéal serait d’aller vers une solution négociée. Mais je suis assez sceptique sur les possibilités de négocier avec les groupes qui sont installés aujourd’hui au nord du Mali et qui veulent imposer leur point de vue aux populations qui ont majoritairement rejeté leurs options.

Après le feu vert du Conseil de sécurité, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) doit monter une opération militaire de quelque 3000 hommes. Le désistement de pays du Sahel comme l’Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Niger ou la Côte d’Ivoire qui renoncent à participer à l’opération militaire, cela ne vous préoccupe-t-il pas ?

C’est préoccupant mais je pense que les discussions sont en cours et on arrivera certainement à trouver une solution convenable.

Est-ce que le Sénégal en sera ?

Ces questions sont en discussion. Le Sénégal a beaucoup de troupes en dehors dans beaucoup de missions de maintien de la paix à travers le monde et en particulier sur le continent africain. Le président de la République est en train de voir dans quelle mesure le Sénégal va participer à cette opération.

On parle d’un bataillon d’infanterie de 500 hommes...

On va voir ce qui est possible. Le Sénégal ne peut pas aujourd’hui échapper à cette obligation. Ce qui se passe au nord du Mali, la transformation du nord du Mali en Afghanistan, porte en germe la déstabilisation de l’ensemble des pays de l’Afrique de l’Ouest et au-delà.

Quand Jacob Zuma dit que l’Afrique du Sud pourrait participer sur le plan militaire, comment réagissez-vous ?

Je saluerais cette initiative si elle devait voir le jour.

Mais ce n’est pas d’abord l’affaire des Africains de l’Ouest ?

Oui, certainement. Mais quand vous prenez le cas de la Somalie, il n’y a pas seulement les pays de la région qui sont concernés.

Lors de la réunion où vous étiez la semaine dernière à New York, le président français François Hollande était en première ligne pour faire adopter une prochaine résolution du Conseil de sécurité. Cela ne vous choque pas que ce soit la France qui fasse cela ?

Ce que j’ai constaté à cette réunion, c’est un grand intérêt d’un nombre très important de pays pour ce qui se passe au Sahel. Cette réunion était appelée à durer deux heures, de 10h00 à midi, et finalement elle s’est prolongée jusqu’à 14h30. Nous avons eu droit à plus de quarante interventions et pas seulement de la France, mais des Etats-Unis d’Amérique, de l’Union européenne, de la Russie, de la Chine… Tous les grands pays ont montré un grand intérêt pour ce qui se passe au Sahel. Donc aujourd’hui ce qui se passe au nord du Mali, ce n’est pas l’affaire simplement des Maliens, ce n’est pas l’affaire des populations de l’Afrique de l’Ouest. C’est une affaire de sécurité internationale. Et c’est pourquoi nous saluons la position exprimée par le président François Hollande sur cette question.

Est-ce que les Russes ou les Chinois ne peuvent pas mettre leur veto à une opération militaire ?

Pour le moment, d’après ce que j’ai entendu comme intervention lors de cette réunion de haut niveau le 26 septembre, je ne pense pas que ces pays vont se démarquer par rapport à une intervention, si cette intervention devait être la seule possibilité aujourd’hui de restaurer la paix et la sécurité internationale dans cette région.

Mais les Russes et les Chinois mettent leur veto par exemple à toute intervention militaire extérieure en Syrie ?

Les problèmes sont différents. Quand vous voyez ce qui se passe au nord du Mali, ces grands pays vont prendre conscience de la nécessité d’une intervention.

Au Mali, c’est du bout des lèvres que le pouvoir accueille cette prochaine force de la Cédéao. Est-ce qu’il n’y a pas un problème de leadership à Bamako ?

Il y a une prise de conscience qui est en train de naître au sein de la population malienne et des acteurs maliens sur la nécessité d’agir aujourd’hui avec cohérence, avec responsabilité. Mais il y a certainement encore la nécessité de pousser plus loin pour ouvrir beaucoup plus de cohérence dans les leaderships au niveau du Mali. Ca c’est incontestable.

N’est-ce pas la preuve que la démocratie malienne a toujours été fragile ?

En réalité, toutes les démocraties en Afrique sont fragiles à l’heure actuelle. Le Mali, les vingt dernières années, a essayé tant bien que mal de se construire. Mais même dans des pays comme le Sénégal où nous n’avons pas connu d’interruption du processus politique depuis l’indépendance, vous avez vu ces dix dernières années… Tout le monde s’attendait en mars à ce que le Sénégal implose.

Mais c’est passé de justesse ?

De justesse.

Pendant quelques mois en 1960, le Sénégal et le Mali ne faisaient qu’un. Aujourd’hui avec le recul, est-ce que vous ne vous dites pas : « Ouf ! Nous ne sommes pas dans le même pays » ?

Non, je dis au contraire : c’est dommage que nous ne soyons pas dans le même pays. Le Mali et le Sénégal, c’est un même pays, c’est le même peuple, c’est la même histoire. Il y a une unité culturelle de cet ensemble que constitue le Sahel : par-delà les ethnies, par-delà les races. Il y a trois grandes hégémonies politiques qui pendant des siècles se sont partagées cet espace : Mali, Sénégal, Gambie, Mauritanie, Niger et même le Burkina Faso, le nord de la Côte d’Ivoire. C’est l’empire du Ghana du VIIe au XIe siècle, l’empire du Mali (empire mandingue) du XIe au XIVe siècle. C’est l’empire songhai jusqu’au XVIe siècle. Et ces trois grandes hégémonies ont façonné le visage culturel de toute cette région-là. Et, naturellement, aujourd’hui on voit, même dans la vie de ces peuples, les traits de cette unité culturelle.

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