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Article publié le : lundi 08 octobre 2012 à 16:08 - Dernière modification le : lundi 08 octobre 2012 à 16:08

Côte d’Ivoire : «Un destin individuel dans une aventure collective»

Ibrahim Sy Savané, ancien ministre de la Communication sous Laurent Gbagbo (photo de 2010)
Ibrahim Sy Savané, ancien ministre de la Communication sous Laurent Gbagbo (photo de 2010)
AFP PHOTO / ISSOUF SANOGO

Par Antoinette Delafin

Ibrahim Sy Savané dirige depuis mai 2011 la Haute autorité de la communication audiovisuelle. Il revient, dans un essai intitulé D'espérance et de douleurs vives sur la crise en Côte d’Ivoire dont il a été acteur et témoin. Ministre de la Communication d’avril 2007 à novembre 2010, il porte un « regard décalé sur les hommes et les événements », où se mêle ressenti personnel et « grande histoire d’une nation prise dans la tourmente ». Des propos à méditer alors que la Côte d’Ivoire semble entrer dans une nouvelle zone de turbulence. Entretien.

RFI : De quelle « mission » vous sentiez-vous « investi » en entrant dans ce gouvernement d’union nationale issu des accords de Ouagadougou ?

Ibrahim Sy Savané : On avait la prétention de sauver la patrie... Nous sommes entrés au gouvernement en toute bonne foi, persuadés que c’était la seule voie après cinq ans de tâtonnements et d’impasse politique. Puis, les forces centrifuges se sont mises en mouvement pour faire déraper cette cohabitation certes conflictuelle, mais qui portait en elle beaucoup d’espoir. Les résultats n’ont pas du tout été atteints bien au contraire. Cela a fini dans le désastre sanglant que tout le monde connaît.

Vous dites : « une histoire naïve entamée dans la confiance et qui s’est achevée dans la plus glauque et la plus sanglante tragédie ».

Quand je songe à avril 2007, ce gouvernement de Soro Guillaume, le rebelle qui devient Premier ministre du vieux routier Laurent Gbagbo sous l’égide de Blaise Compaoré (le président burkinabè, ndlr), il y avait une espérance folle. Ça a fini en tragédie : on parle de 3 000 morts, mais il y en a eu beaucoup plus. Une tragédie vraiment glauque, vu la façon dont certains crimes ont été perpétrés : beaucoup d’innocents... Une vendetta qui n’avait plus aucun sens du point de vue politique.

Dès la première page, vous vous mettez en scène. Exilé à Paris lors de la crise postélectorale après avoir longtemps résisté à ce choix, vous êtes appuyé sur le panneau de la station de métro Cluny…

J’étais constamment guetté par le vertige. On m’avait dit que la journée serait décisive. Je rentrais à mon hôtel quand la nouvelle est tombée. J’étais à un moment d’angoisse extrême. Tout s’est inscrit dans ma mémoire avec une très grande précision comme si ça s’était déroulé au ralenti.

Au bout du fil, quelqu’un vous dit : « C’est fini. Tout le monde sera désormais en paix chez vous. Gbagbo vient d’être capturé. » Et vous pensez le contraire. Le pays est « chauffé à blanc », dites-vous. « La haine a atteint des niveaux paroxystiques ». Que redoutez-vous ?

Certains étaient très contents, moi, j’étais très soucieux. Je pensais qu’il y aurait un chaos à la chute de Gbagbo, parce qu’ils avaient encore des capacités de riposte. On parlait d’armes distribuées. Je songeais à la guerre civile, à des pillages. Mais il y en a eu moins que je n’avais pu le craindre.

Puis, vous voyez Gbagbo en maillot de corps, à la télévision, au bar de votre hôtel. Et là, c’est le choc…

Un choc terrible ! Au plan humain et au plan de l’image du président qui, même contesté, avait assuré les plus hautes fonctions de l’Etat. J’ai eu beaucoup de compassion malgré toute la tragédie. Le voir dans un « petit Marcel ». Il s’essuie avec une grande humilité et tente d’enfiler une chemise hawaïenne. Un individu quelconque qui a déjà une tête de repris de justice ! Je l'ai connu l’intellectuel, le président. Je l’ai côtoyé dans ce gouvernement d’union, et contrairement à d’autres, je l’assume comme un destin individuel dans une aventure collective. Il a eu des échanges avec chacun de nous. Il a dirigé des dizaines de Conseils des ministres auxquels j’ai participé. Celui que je connaissais était fier, orgueilleux. Il avait faim et soif de fraternité. Je l’ai toujours vu dans une position jupitérienne. Et là, il semble sortir d’un trou, un peu comme Saddam Hussein en Irak...

Vous dites qu’il y a au moins trois Laurent Gbagbo…

Laurent Gbagbo disait lui-même : « J’ai trois niveaux de langage. Le langage châtié du latiniste que je suis. Le langage intermédiaire que tout le monde entend et le langage terre à terre si on me cherche. » C’est un personnage complexe. Il peut avoir de grands élans de générosité, j’en ai été témoin, voire des élans affectueux. Il a aussi une sorte de crainte par rapport au combat. Il crie pour effrayer l’adversaire. Cela paraît paradoxal mais il est très influençable. A côté de cela, vous avez le politicien qui peut être d’une brutalité incroyable même avec ses compagnons proches, et qui reste indifférent quand des crimes sont commis pour peu que cela serve ses intérêts. Nous observions parfois effarés sa façon d’aider ses adversaires. Et puis, toutes ces rumeurs d’escadrons de la mort, de ficelles tirées… Il ne condamnait pas publiquement ces crimes abominables. Cela a été ma déception majeure.

Vous évoquez ses rapports avec le Premier ministre ? Les deux se connaissaient bien…

Je ne connaissais aucun d’eux. J’étais équidistant de tout ce monde – même si c’est Soro qui m’a fait entrer au gouvernement. Par la suite, j’ai pu m’honorer de sa confiance. J’ai découvert quelqu’un d’une intelligence supérieure, d’un grand courage et qui a des capacités hors du commun. Je regardais ces deux personnes, très méfiantes au départ. Qui savent de quoi l’autre est capable. Avec l’adversité ambiante, par imprégnation, ils ont fini par se redécouvrir une affection. Parfois, Gbagbo se souciait de Soro et, parfois, Soro se souciait de Gbagbo. Mais chaque camp soupçonnait l’autre de vouloir tuer son leader. Et les deux personnages se sont confrontés tout le long. Ils avaient des désaccords politiques très profonds. Ils se sont surveillés. Et on sentait bien qu’au dernier moment, il y aurait une grande explication. Elle a eu lieu.

L’enjeu de ce gouvernement, c’est l’organisation des élections. De votre place stratégique, vous décrivez cette « lente montée des tensions ». A tout moment, le pays peut basculer.

La nervosité ne pouvait aller que crescendo. Des choses ont été dites dont on savait qu’elles n’étaient pas tenables, comme ces fameux chronogrammes. Soro a tenté de mettre en garde contre ce qu’il appelait le fétichisme des dates. Mais l’opinion et la classe politique en avaient besoin. Plus la clarté devenait nécessaire, plus le camp du président Gbagbo commençait à s’affoler. Il nous a dit plusieurs fois : « Les gens me communiquent leur angoisse ». La phrase m’avait frappé. D’autre part, l’opposition ne pouvait plus du tout lui faire confiance. Elle disait : « Il va nous rouler comme il a déjà roulé beaucoup de gens. » Il avait quand même épuisé quelques Premiers ministres et une bonne partie de la classe politique. Sans oublier les maladresses de part et d’autre. On voyait le camp Gbagbo se convaincre que les élections n’étaient qu’une formalité et l’opposition faire croire qu’elle avait des stratagèmes si sophistiqués qu’elle gagnerait. Je garde du dernier Conseil des ministres l’image d’un bateau en train de sombrer. Jusqu’au bout, il fallait rester sur le pont mais on avait de moins en moins d’illusion.

Vous parlez de la Commission électorale indépendante.

La CEI était devenue un conglomérat d’intérêts irréconciliables. Au départ, Gbagbo et ses amis avaient minimisé son importance. Peut-être ne croyaient-ils pas aux élections ou que la CEI servait à amuser la galerie et que les élections seraient de toutes façons organisées par le ministère de l’Intérieur ? Quand ils se sont rendu compte que la Commission prenait son rôle très au sérieux, il était trop tard. Soro avait une majorité de représentants, ce qui renforçait son rôle d’arbitre, et le FPI était minoritaire. Il y avait aussi beaucoup d’argent qui circulait pour le contrôle de la CEI

Vous évoquez aussi « l’accès équitable aux médias publics », particulièrement à la RTI… Comment rendre neutre un média public dans un pays en crise ?

Nous avons commis l’erreur de considérer la RTI comme un outil d’information alors que c’était devenu un vecteur de guerre qu’il aurait fallu décompter comme tel. Cela aurait permis de la mettre sous tutelle ou d’en faire un usage plus consensuel avec des apports d’ONUCI-FM. La RTI ne fonctionnait plus du tout normalement. De simples agents venaient chasser le directeur général pour prendre sa place. Le conseil d’administration, malgré tous mes efforts, était défié en permanence. Et les filières de recrutement parallèles ont déséquilibré les quelques prétentions qui restaient. Déjà, les médias publics ont tendance à faire la politique du pouvoir en place. Mais si on introduit des gens qui ont des « comportements » de miliciens, on ne peut pas redresser la barre.

Vous êtes très dur avec la RTI : « zone de non droit », « chaudron infernal », « vieille femme vérolée par la petite politique » !

Ecoutez, il y a eu des listes d’employés qui n’avaient pas le droit d’accéder à la RTI au moment où la guerre a éclaté en 2002-2003. Ensuite, Soro Guillaume, ministre de la Communication, s’est fait séquestré à la RTI ; Kebe Yacouba, son directeur général, s’est fait chasser et menacer. Des comités révolutionnaires avaient pris le pouvoir et la RTI était un outil de propagande majeur. C’est un fait. Toute la stratégie du camp de Gbagbo reposait sur la mobilisation des jeunesses patriotiques. Ils ne pouvaient pas s’en défaire. J’en avais informé les grands leaders politiques. On pouvait juste essayer à la marge d’éviter les insultes contre la classe politique et attendre d’imposer un accès équitable - qui fait partie des critères de certification de l’ONU. Il fallait éviter le clash jusqu’aux élections. Et c’est vrai : les candidats ont eu un temps égalitaire, jusqu’au « face à face » final entre les deux derniers prétendants à la magistrature suprême. Ce débat télévisé a été organisé au prix d’efforts incroyables. La RTI a toujours charrié des enjeux éminemment politiques et parfois même militaires.

Ce débat Gbagbo-Ouattara marquera-t-il l’histoire de la RTI ?

Je ne sais pas. La suite a été tellement sanglante. Des émissions échevelées avec des images désastreuses. J’aurais souhaité que cet instant rare, ce moment de télévision, reste gravé dans les mémoires. Mais à mon avis, cette très belle séquence a dû être effacée. Le débat était équilibré, les acteurs très bons. Mais j’ai vu aussi que la dramatisation a commencé ce jour-là, avec l’annonce du couvre-feu par le président Gbagbo. Tout d’un coup, les enjeux sont devenus plus dramatiques.

Et aujourd’hui la RTI, « la chaîne qui rassemble », vous semble-t-elle aller dans le bon sens ?

J’étais à la RTI il y a deux semaines. Je leur ai dit que leur cahier des charges ne leur demande pas de céder à des injonctions périphériques ; qu’ils doivent prendre leurs responsabilités pour accroître leur autonomie éditoriale. Pour le moment, l’accès équitable demeure un objectif. Leur argument, c’est qu’une partie de la classe politique n’ose pas – pour des raisons que nous connaissons tous – répondre à leurs invitations. Mais je continue de penser qu’il leur faut ouvrir la RTI à toutes les sensibilités tout en faisant leur travail de journaliste, c’est-à-dire exclure les propos haineux. C’est un impératif social et politique. Ils feront œuvre utile et le public pourra juger.

Et le pluralisme des chaînes de télévision, est-il programmé ?

La libéralisation va être une étape décisive pour réaliser l’accès équitable. A la Haute autorité, nous sommes prêts. Notre problème était de savoir si nous devions l’enclencher alors que nous sommes en analogique, ce qui nous permet d’octroyer trois ou quatre chaînes et pas plus, ou s’il fallait attendre le 17 juin 2015 quand nous aurons réussi notre transition numérique. Pour des raisons politiques, culturelles, économiques, psychologiques, je pense qu’il vaut mieux ouvrir maintenant. Très bientôt, nous allons lancer les appels d’offres et délivrer les licences.

D'espérance et de douleurs vives. Au cœur de la tourmente ivoirienne, par Ibrahim Sy Savané. 2012. Ouvrage publié à compte d’auteur.

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(5) Réactions

Piece edifiante et importante

Piece édifiante et importante de la complexité du drame ivoirien.
Bravo Mr Savane pour votre témoignage et analyse équilibrés

RFI continue a tuer Gbagbo

RFI est toujours tres heureuse de sa victoire vis-a-vis de Gbagbo. elle la ressasse. mais, ce n'est qu'ume bataille de perdu, pas la guerre.

interview de SY SAVANE

SY SAVANE a le droit de jubiler. ils ont enfin atteint leur objectif.
Eux,ressortissants du nord qui n'avaient qu'un seul objectif;dégager LAURENT GBAGBO pour installer ALLASSANE OUATTARA. je me demande ou se trouve TIKEN DJA .
Avec votre guide vous avez mis en place votre politique de rattrapage pour écarter les autres ivoiriens. les maisons et les biens de tes anciens camarades du gouvernement sont bloqués et tu es heureux d'une nouvelle façon de faire la politique. Dans toute cette histoire c'est les innocent qui vont souffrir car vous n'avez le monopole de la violence.

Propos nuancés

On voit que vous n'avez pas lu le livre. Ni même cette interview. Je note moi que la position de l'auteur est nuancée. Mais bon.... Chacun est libre d'interpréter.

Est-ce qu'il a déjà lu un

.... Les gens cultivés et éduqués se reconnaissent par leurs propos. Merci à Sy Savané de nous avoir "pondu" un livre plein d'enseignements et facile d'accès.

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