Cinéma: de Liège à Kinshasa, l’affaire Chebeya dérange

Floribert Chebeya et son chauffeur Fidèle Bazana, dont le corps n'a jamais été retrouvé.
© © Passerelle

Depuis sa sortie en Belgique, le 4 avril dernier, le film de Thierry Michel, L’affaire Chebeya, un crime d’Etat ?, n’en finit pas de faire des vagues. Que s’est-il réellement passé dans la nuit du 2 au 3 juin 2010 au Quartier général de la police de Kinshasa ? Pourquoi la mort de Floribert Chebeya gêne-t-elle autant ? Autant de questions auxquelles ce film courageux tente d’apporter des éléments de réponse. Décryptage.

De l’enterrement de Floribert Chebeya, le président de l’ONG de défense des droits de l’homme, la Voix des Sans Voix (VSV), à l’issue du procès des huit policiers (dont trois sont en fuite à l’étranger) devant la Cour militaire de Kinshasa, un procès qui s'est ouvert cinq mois après sa mort et qui a duré huit longs mois, Thierry Michel mène l’enquête.

Sa caméra, inlassablement à l’affût, est présente sur tous les lieux qui comptent mais sait aussi saisir la dimension humaine de la tragédie qui se joue sous nos yeux. Le grand cinéaste belge filme au plus près les minutes de ce procès fleuve mais aussi des moments d’émotion intenses chez les familles des victimes.

Et les réactions à chaud de la rue kinoise, du citoyen lambda aux ténors de la société civile et aux opposants politiques.

« Un symbole de résistance à tous les régimes »

D’emblée, le film nous plonge dans l’épaisseur du drame. La Mercedes qui sert de corbillard affiche sur son pare-brise une photo de Floribert. Dans la foule en pleurs venue lui rendre un dernier hommage, des manifestants, face à des policiers débordés, réclament la démission du président Joseph Kabila. Et le corps du chauffeur, Fidèle Bazana, porté disparu et qui n’a pas été retrouvé à ce jour.

Sur cette fresque en mouvement, une archive sonore redonne la version officielle des faits : selon la police, Floribert Chebeya, retrouvé mort dans sa voiture à une trentaine de kilomètres de Kinshasa « aurait succombé à un malaise lors d’un rapport sexuel ». Des photos le montrent, étendu sur le siège d’un véhicule, pantalon débraillé…

Un comble pour les admirateurs de ce pionnier de la défense des droits de l’homme en RD-Congo. « Le président de l’ONG la Voix des Sans Voix était un symbole de résistance à tous les régimes », commente la voix off, précisant que la famille dénonce « un assassinat politique, mettant en cause les services de police, au plus haut niveau de l’Etat ».

Comme au théâtre, les audiences se succèdent

La mort de Chebeya est intervenue à la veille des célébrations du cinquantenaire de l’indépendance dont on voit à l’écran le défilé civil et militaire. Le président de VSV – c’est son dernier discours – parle de 50 ans de « cauchemars ». A l’intérieur de la cathédrale de Kinshasa, les plus hautes autorités religieuses, des membres du gouvernement et du corps diplomatiques écoutent la veuve lancer à son défunt mari, étendu dans un cercueil en verre, un pathétique : « Souviens-toi de moi ».

Annie Chebeya réclame aussi une enquête internationale. Requête que Lambert Mende, le ministre de l’Information interrogé par le cinéaste, qualifie d’« insulte » à la justice congolaise. A force de pressions, le ministre de l’Intérieur, Adolphe Lumanu annonce pourtant que, « vu l’urgence », le « conseil de défense » a suspendu de ses fonctions le général John Numbi, l’inspecteur général de la police congolaise.

Cinq mois plus tard, le procès Chebeya s’ouvre devant la Cour militaire de Kinshasa, rythmé par le ballet désuet du protocole. Chebeya a-t-il été attiré au QG de la police pour y être assassiné et sa mort maquillée dans une mise en scène dégradante ? Si oui, qui a donné l’ordre et pourquoi ? Comme au théâtre, les audiences se succèdent. En gros plan, les protagonistes.

Le colonel Daniel Mukalay, patron des services spéciaux et principal inculpé, soupçonné par les parties civiles d’avoir organisé le rendez-vous entre Chebeya et Numbi au QG - dernier endroit où Floribert a été vu vivant par un témoin. « Monsieur le président, c’est une fiction », lance-t-il à la Cour. Derrière lui, les policiers à l’unisson répètent qu’ils n’ont rien vu. Des prévenus inculpés de « terrorisme, association de malfaiteurs et assassinat », leur rappelle le juge.

Reconstitutions et confrontations s’enchaînent. Les passes d’armes ont lieu à fleurets (à peine) mouchetés entre les inculpés et la batterie d’avocats – une quarantaine pour la partie civile et une quinzaine pour la défense.

Le très redouté Bataillon Simba

La Cour ne semble pas ménager ses efforts. Mais elle reste intraitable sur un point : John Numbi, considéré par les victimes comme « le commanditaire principal », reste un « simple renseignant ». Il n’est pas inculpé, et cela, malgré une belle partie de bras de fer – comme si on y était – entre la partie civile et le général, qualifié d’ « intouchable » dans un « système d’impunité ».

D’autant plus impressionnant qu’on apprend, à la 40è minute du film, qu’il dirige aussi le très redouté Bataillon Simba, qui aurait opéré des massacres dans le Bas-Congo. Dolly Ibefo Mbunga, l’adjoint de Chebeya, interrogé, parle de « génocide ». Des images d’archives restituent des scènes de ces massacres.

D’après lui, Floribert Chebeya s’apprêtait à transmettre ce dossier à la Cour pénale internationale à la veille du Cinquantenaire. Et voulait en informer Numbi. Quand le cinéma documentaire interroge au plus près le réel !

Hasards du calendrier, ce 22 septembre, L’affaire Chebeya, un crime d’Etat ? a été rediffusé à la télévision belge. Trois jours après, Thierry Michel était convoqué devant le Tribunal de Liège, cité en référé par le général Numbi, indisposé par l’usage de sa photo sur les affiches de promotion du film.

Sans succès... Le 11 septembre dernier, encore, à Kinshasa, une audience importante du procès en appel des policiers avait été reportée… après le sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qui s’ouvre ce 12 octobre. La Haute Cour militaire devait statuer sur la comparution de Numbi.

Rappelons, enfin, que le réalisateur belge a été refoulé le 10 juillet de RDC où il venait projeter son film. Il n’a toujours pas obtenu de visa - malgré les pourparlers entre les autorités congolaises et la ministre française de la Francophonie, Yamina Benguigui, présente dans la capitale congolaise fin juillet pour préparer le sommet francophone.

L’affaire Chebeya, un crime d’Etat ?, de Thierry Michel. Les films de la passerelle. Belgique. 2011. 96 min. DVD disponible depuis le 20 septembre 2012 : http://www.dvdparadoxe.com/news

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