RDC : polémique à Goma sur l’interdiction des motos-taxis le soir

Goma, le 18 juillet 2012.
© AFP PHOTO/PHIL MOORE

Mise en vigueur au début du mois d'octobre, la mesure vise à combattre le regain d’insécurité. Mais des habitants regrettent les répercussions économiques, et sont forcés de marcher. A l’inverse, le maire et certains de ses administrés dressent un bilan positif.

« La nuit, c’est calme, c’est comme au village », se lamente un tenancier de bar de Goma, la capitale du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo. Le 9 octobre, le maire de la ville, Naasson Kabuya, a interdit aux motos-taxis d’exercer entre 18h30 et 5h00 pour juguler le regain d’insécurité : des attaques nocturnes à l’arme à feu ou à la grenade avaient fait plusieurs morts et blessés, et leurs auteurs auraient fui en moto.

« A 18h00, tout le monde est à la maison, explique le tenancier de bar, membre de l’association Hôtels, restaurants, cafés (Horeca). Or, nous avons des mouvements de clients à partir de 17h00 et jusqu'à minuit, voire plus tard. Il y a beaucoup de travailleurs qu’on a renvoyés à la maison faute de clients. Moi, la première semaine de la mesure, j’ai perdu 70 % de mon chiffre d’affaires hebdomadaire. Et je crains que ça ne s’aggrave avec le temps. »

« Je n’ai plus beaucoup de clients »

Pour fuir le chômage, les motos-taxis de nuit travaillent de jour. Résultat : les 7 200 deux-roues recensés circulent en même temps, empirant le trafic dans les rues chaotiques de Goma. Aussi, à cause des recettes divisées, les motos-taxis « peinent pour recueillir les sept dollars qu’ils doivent remettre chaque jour au propriétaire de leur moto », commente Sukisa Ndayambaje, président de l’Association des motards, qui avait fait grève le 10 octobre.

Les « filles libres », ou prostituées, sont également affectées. « Ma vie nocturne m’aide à soutenir ma famille, confie Viviane, postée près d’une boîte de nuit presque déserte. Si on ne peut pas se déplacer, est-ce qu’on va nous donner un autre travail ? Parce qu’on ne sait pas comment s’en sortir... Moi, je n’ai plus beaucoup de clients. La plupart du temps je partais à moto avec eux, mais là, je dois compter sur ceux qui ont une voiture, et ils sont rares. »

« Des filles ont été tabassées »

Les motos-taxis sont le moyen de transport le plus utilisé et le moins cher : il faut compter 500 francs congolais pour la course en journée et 1 000 la nuit – soit moins d’un dollar. Les citoyens se pressent pour avoir le dernier, mais ceux qui l’ont raté n’ont d’autre choix que de marcher, pendant que l’armée, la police et la Mission de l’ONU pour la stabilisation du Congo (Monusco) patrouillent pour sécuriser la ville.

« Ceux qui veillent sur la sécurité sont ceux qui provoquent l’insécurité car des militaires en profitent pour tracasser la population  », dénonce Alain, avocat. « Souvent, raconte Viviane, on doit rentrer à pied et des shégués (enfants des rues) ou des militaires prennent nos téléphones ou notre argent. » Près de la jeune femme, Olivier ajoute que « des filles ont été tabassées » alors qu’elles marchaient la nuit.

« Identifions plutôt les motards »

Le tenancier de bar confirme ces abus, et va plus loin. « L’insécurité continue toujours, assure-t-il. On continue à tuer des gens, on vole toujours. Avant et après la mesure, la situation reste la même. » Un jugement que réfute le maire Naasson Kabuya. « Il n’y a plus de cas d’assassinat à Goma, assure-t-il. Les propriétaires de bars, de boîtes et les filles libres se plaignent mais ceux qui ont perdu des proches saluent la mesure. »

« Depuis l’interdiction, quelque chose a changé. Il n’y a pas de morts, je ne me sens pas en insécurité », abonde Hassan, un jeune artiste. « On peut laisser la mesure comme ça, parce qu’il faut privilégier la sécurité avant tout, mais je préfèrerais un système fiable d’identification des motards », confie Derick Dunia, propriétaire du bar Les Vétérans. La même revendication que Sukisa Ndayambaje défend face aux autorités.

Naasson Kabuya est partant. Car selon lui, « 60 % des motards qui travaillent la nuit à Goma sont des militaires et des policiers, 20 % viennent du Rwanda et seuls 20 % sont de vrais motos-taxis ». Rassurant, il ajoute que l’interdiction sera levée après identification – un processus qui pourrait prendre « deux semaines ». Mais il espère à terme que les motos-taxis, moyen de transport qu’il juge trop dangereux, disparaîtront au profit de mini-bus.