L’inquiétude des chrétiens du Mali

Des fidèles chantent dans la cathédrale de Bamako.
© Pascal Deloche/Godong / AFP

Occupation du nord du pays par des groupes islamistes, risques de radicalisation d’une frange de la population, création d’un ministère des Affaires religieuses à la demande du Haut Conseil islamique, le Mali est un pays à plus de 90% musulman, où la communauté chrétienne n’a jamais été menacée. Mais pour la première fois, des inquiétudes apparaissent. Le père Joseph Tanden Diarra, prêtre et président de l'université catholique de Bamako, et le pasteur Aziz Cissé, de l'église évangélique baptiste d'Ansongo, déplacé à Bamako, témoignent.

Pour le père Joseph Tanden Diarra, prêtre et président de l'université catholique de Bamako, « l’union sacrée des leaders religieux doit continuer ».

RFI: Depuis le début des événements dans le Nord et la présence de groupes islamistes armés, la communauté chrétienne a-t-elle été particulièrement ciblée ?

Père Joseph Diarra: La communauté chrétienne n'a pas été particulièrement ciblée dans le Nord. A part à Gao, en avril, aux premiers moments de l'occupation, où il y a eu des destructions d'églises et de temples protestants. Mais sinon, pas particulièrement, ou en tous cas pas encore.

Jusqu'à présent, chrétiens et musulmans ont toujours cohabité sans problème.

Oui, jusqu'ici le christianisme, l'islam et les autres religions ont toujours vécu en très bonne entente, il n'y a jamais eu de problème majeur. Depuis le début de l'occupation du Nord, les chrétiens et les musulmans ont même travaillé ensemble. Les responsables religieux ont lancé des appels à la paix et à la réconciliation, pour une gestion pacifique de la situation. Traditionnellement, l'islam malien est un islam très modéré, il n'y a pas de problème.

Pensez-vous que cela pourrait changer ?

C'est une possibilité. Au début des événements, pour tout le monde, beaucoup de choses qui n'étaient pas négociables le sont aujourd'hui : la démocratie n'était pas négociable, la laïcité n'était pas négociable. Nous nous rendons compte que les choses commencent à changer et que les gens sont prêts à faire des compromis, à négocier beaucoup de choses. On a peur que la laïcité ne soit plus respectée. Au départ, la constitution malienne n'était pas négociable. Les islamistes qui occupent le Nord disent qu'ils n'en veulent pas, et certains seraient prêts à la sacrifier. Nous avons peur qu'elle soit remise en question.

Craignez-vous une radicalisation de l'islam au Mali, craignez-vous que les paroles des islamistes du Nord trouvent un écho ?

On peut en avoir peur. Nous sommes dans un pays où beaucoup de gens sont peu éduqués, et la religion est un espace très sensible. Récemment, certains titres dans les journaux nous ont fait peur. Ils disaient que le Mujao était en train de prêcher dans les mosquées de Bamako, or ce qu'ils prêchent n'a rien à voir avec l'islam que nous avons connu jusque là. On peut craindre que des petites gens se fassent endoctriner et que cela soit préjudiciable à la paix sociale.

Eglise d'un village Dogon. © Herr Hartmann/ Flickr CC

Comptez-vous sur le rôle des autres responsables religieux, notamment ceux du Haut Conseil islamique malien, pour apaiser la situation ?

Il le faut nécessairement ! Ces leaders ont travaillé à pacifier des situations qui auraient pu déraper, et cette union sacrée des leaders religieux doit continuer de fonctionner, surtout maintenant ! Elle doit garantir la pérennité de notre vie commune, pour que toutes les communautés cohabitent en paix. Pour le moment, c'est le cas. J'espère que cela va continuer.

Le gouvernement d'union nationale nommé en août dernier intègre, pour la première fois dans l'histoire du Mali, un ministère des Affaires religieuses et du culte. Souhaitiez-vous la création d'un tel ministère ?

Je parle en mon nom propre et pas en celui de l'Eglise catholique : je pense que la création de ce ministère va mettre de l'huile sur le feu. Pour moi, c'est une concession faite aux islamistes qui occupent le Nord. On fait un pas vers eux, mais ce pas n'est-il pas porteur de dangers ? C'est la question que les gens qui ont peur se posent.

Le gouvernement présente ce ministère comme celui de toutes les religions présentes au Mali. Pensez-vous que cela va être le cas ?

Théoriquement, c'est ainsi qu'il est conçu. En encore, on l'a appelé « ministère des Affaires religieuses et du culte », il aurait fallu dire « des cultes » ! Il faut aussi voir comment cela va être géré. Comment ce ministère va-t-il travailler, avec quelles personnes ? Il y a énormément de dangers, j'ai peur que certains se croient en terrain conquis et fassent n'importe quoi.

Le Mali est un pays à majorité musulmane, mais ce n'est pas un pays islamique, qui a choisi l'islam comme religion d'Etat. C'est ce qui a permis à tous les gouvernements successifs d'avoir une approche juste de toutes les religions, et je ne comprends pas pourquoi il faudrait changer ça. Pour moi, ce ministère n'a pas de sens.


Le pasteur Cissé, de l'église évangélique baptiste d'Ansongo, dans le nord du pays, a été déplacé dans un centre d'accueil de l'église catholique de Bamako. Pour lui, il faut « bouter les islamistes hors du Mali ».

RFI: Lorsque les groupes islamistes armés ont conquis le Nord, la communauté chrétienne a-t-elle été visée ?

Aziz Cissé: Au début, ce sont les hommes du MNLA qui sont entrés dans les villes. Ils prônent la laïcité et nous pensions que leurs revendications politiques ne nous causeraient pas de problème. Mais leurs alliés d'Ansar Dine se sont rendus dans plusieurs églises de Gao : ils ont enlevé les croix et se sont livrés à des pillages. Ils ont pris des véhicules, des ordinateurs. Ils n'ont pas détruit les bâtiments mais à Tombouctou, ils ont scellé les portes de l'église.

Vous avez donc décidé de fuir

Nous sommes restés une semaine et puis nous sommes partis. Nous n'allions pas attendre qu'ils s'en prennent à nous ou qu'ils nous demandent de nous convertir !

Vous êtes arrivé à Bamako début avril. Comment vivez-vous, ici ?

Nous sommes une quinzaine de familles à avoir été accueillies dans ce centre. Nous ne vivons que des dons, de la générosité et du soutien des uns et des autres. La situation est difficile : nous n'avons pas d'activité, nous passons notre temps à parler de la situation du pays et à attendre de pouvoir rentrer chez nous.

La cohabitation avec les musulmans, ultra-majoritaires dans le pays, s'est-elle

L'église règne au centre de ce village Dogon. © Erwin Boldwidt/ Flickr CC

toujours bien passée jusqu'ici ?

Oui, vraiment. Nous sommes chrétiens, mais dans chaque famille il y a des musulmans ! La cohabitation entre chrétiens et musulmans s'est toujours bien passée, dans le Nord comme à Bamako.

Nous n'avons pas compris comment les islamistes étaient arrivés dans le Nord. Nous n'avions pas imaginé cela, nous avons été vraiment surpris. Il y avait bien quelques musulmans fondamentalistes, et ceux-là ont cautionné l'arrivée des groupes islamistes. Ce sont des musulmans qui pratiquent un islam populaire.

Même si la population rejette très majoritairement ces groupes islamistes, craignez-vous qu'ils ne parviennent à toucher certains Maliens et que cela remette en cause l'harmonie qui prévalait jusqu'ici entre les communautés ?

Oui, et nous en parlons entre nous tous les jours. On entend qu'ils sont en train d'enrôler et de former des jeunes, là-bas [dans le Nord, ndlr]. Et on se dit que, même s'ils finissent par être chassés, des graines auront été semées. Nous avons peur que certains se mettent à jouer aux kamikazes, à faire comme Boko Haram [secte islamiste adepte des attentats à la bombe au Nigeria, ndlr]. C'est quelque chose qui nous fait vraiment peur. Mais la majorité des Maliens n'approuve pas, ne cautionne pas tout cela. Seuls de petits groupes pourraient se laisser endoctriner.

Pensez-vous que la communauté chrétienne pourra continuer de vivre dans le nord du Mali ?

Je pense que nous allons devoir attendre encore longtemps avant de pouvoir rentrer chez nous. Je compte sur les autorités pour reconquérir et stabiliser le Nord. J'espère que le Mali et les pays voisins pourront rapidement bouter les groupes islamistes hors du Mali. Avant cela, les chrétiens du Nord ne pourront pas rentrer chez eux.

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