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A l’origine, c'était un groupe d’étudiants contestataires du nord-est nigérian. Depuis la mort du leader Mohammed Yusuf en 2009, la secte est devenue un mouvement violent et puissant, qui agit bien au-delà de Maiduguri, la capitale de l’Etat de Borno, son fief historique. Depuis un an, les attaques sont de plus en plus fréquentes, de plus en plus sophistiquées. Et les cibles sont nombreuses : forces de sécurité, hommes politiques, religieux, chrétiens, organisations internationales... Au moins 3 000 personnes ont été tuées en trois ans. Qui se cache vraiment derrière la bannière Boko Haram ? Eclairage.

Route de l’aéroport à Abuja, au début du mois de novembre. Les voitures sont à touche-touche sur la trois voies en construction. Depuis janvier, la circulation traditionnellement fluide de la capitale fédérale s’est muée en une succession de bouchons et de check-points. Des barils de pétrole vides entravent la chaussée et quelques militaires, postés aux abords, laissent passer les véhicules, d’un revers de la main nonchalant. Il faut dire que le renforcement des mesures de sécurité s’est banalisé autant que les violences se sont étendues et accrues. Selon un décompte d’experts cité par le journal britannique The Economist, la proportion d’attaques hors de l’Etat de Borno est passée de 22% a 64% en un an. Les attaques sont deux fois plus importantes qu’en 2011. Tout comme le bilan humain.

Pour expliquer ces heurts quasi-quotidiens, les théories du complot abondent, avec une ligne de fracture politique Nord-Sud très marquée. Les nordistes affirment que les sudistes entretiennent le conflit, comme une excuse pour couper le pays en deux et s’accaparer les richesses du pétrole, ou pour faire en sorte que les populations du Nord ne soient pas à même de voter lors de la prochaine présidentielle, afin de garantir la réélection du président Goodluck Jonathan, originaire du Sud-Est. A l’inverse, certains membres du gouvernement fédéral suggèrent que l’élite politique du Nord cultive la violence pour écorner l’image du président dans la perspective de 2015. D’autres encore sont persuadés que les forces de sécurité veulent entretenir la crise, car cela gonfle leur budget de façon exponentielle et alimente la corruption à grande échelle.

« Organisation parapluie »

Dans les faits, l’ennemi « Boko Haram » reste relativement invisible. Et nébuleux. Suite à la destruction de Markas, le quartier général du mouvement à Maiduguri (lors de l'insurrection de juillet 2009), les fidèles ne se rassemblent plus. Le groupe a pris le maquis sans aucune tenue distinctive. Reste une revendication : l'application de la charia au Nigeria. Et une marque de fabrique : les assassinats ciblés, les raids et autres attentats kamikazes. Abu Qaqa, qui se présentait comme le porte-parole, avait pris l’habitude d'appeler des journalistes ou de poster des vidéos sur internet. Mais les forces de sécurité affirment l’avoir tué en octobre dernier. Depuis, le groupe islamiste n’a pas revendiqué une seule attaque. Il n'empêche, la moindre explosion lui est attribuée.

« Boko Haram est devenu une organisation parapluie », explique un chercheur nigérian sous couvert de l’anonymat. « Elle camoufle autant de protagonistes qu’il y a d'intérêts différents. » A côté d’une branche politique qui met à mal l’opposition à Maiduguri - la capitale de l’Etat de Borno - se trouvent de nombreux opportunistes et autres criminels qui utilisent le label Boko Haram pour masquer leurs intentions. Des tenanciers de boîtes de nuit rivales de Kano auraient ainsi posé des bombes devant leurs établissements respectifs, avant de faire porter le chapeau au groupe dans l’intention de duper la police. Quid des attaques dans l’école militaire de Jaji, à proximité de Kaduna, et de celle de l'unité spéciale anti-gang de la police, à Abuja, fin novembre ? Les spécialistes doutent que le groupe fondamentaliste ait pu agir dans des lieux aussi surveillés. Mais faute d’enquête, les suspicions font office de certitudes. « Cela conforte l’idée que le mouvement est puissant », estime un fin connaisseur du dossier. « L’état-major de Boko Haram ne s’en plaint pas, bien au contraire. »

Aile radicale

Et pour cause : l’aile dure du groupe voudrait prouver aux jihadistes d'al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) qu’ils constituent une véritable force de frappe au Nigeria, mais aussi dans la région. On dit ses dirigeants hors du pays, précisément à la frontière entre le Niger et le Mali. Parmi eux, le leader Abubakar Shekau, successeur du charismatique Mohammed Yusuf. En juin, il a été inscrit sur la liste noire des terroristes mondiaux par le département d’Etat américain, ainsi que deux autres dirigeants présumés, Abubakar Adam Kambar et Khalid al-Barnawi.

Mi-novembre, les forces de sécurité nigérianes ont également offert l’équivalent d’1,4 million d'euros en échange d’informations permettant la capture de dix-neuf membres, Abubakar Shekau en tête de liste. L’homme, anciennement basé à Kano, et qui approcherait la quarantaine, est décrit comme un dévot. D’après le site de surveillance des islamistes, SITE, basé aux Etats-Unis, il a fait part de sa solidarité avec les combattants d’al-Qaïda dans le monde et dans « l’Etat islamique du Mali », via une vidéo postée sur des sites extrémistes le 29 novembre. Une première depuis la renaissance de Boko Haram, qui confirme la radicalisation et la scission d’une partie du mouvement.

Car, dans le même temps, une autre branche de la secte chercherait à discuter avec les autorités fédérales. C’est en tout cas ce qu’a suggéré un certain Sheik Abu Mohammed Ibn Abdulazeez, affirmant s’exprimer au nom d’Abubakar Shekau. L’homme, connu des services de sécurité comme étant un membre modéré, a par deux fois, en novembre, proposé qu’une médiation soit entamée. Qu’importe, Abuja reste sur ses positions. Le président Jonathan a récemment répété qu’il n’y aurait pas de dialogue tant que les membres de Boko Haram ne s’identifieront pas. Le règlement du conflit par la force reste donc le mot d’ordre du pouvoir. Au risque de continuer à alimenter les rancoeurs et la haine...