A Marrakech, l'opposition syrienne légitimée prépare l'après-Assad


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Après Tunis en Février, Istanbul en avril, Paris en juillet, le groupe des Amis du peuple syrien se réunit mercredi 12 décembre à Marrakech, au Maroc. Une centaine de pays arabes et occidentaux seront représentés, ainsi que des organisations internationales, et des représentants de l'opposition syrienne de l'intérieur et de l'extérieur. Barack Obama a annoncé mardi soir que les Etats-Unis reconnaissent la Coalition nationale syrienne comme la représentante légitime du peuple syrien, une pression supplémentaire sur le régime de Bachar el-Assad.

Pour cette quatrième réunion des Amis du peuple syrien au niveau ministériel, l'enjeu était, pour la Coalition nationale syrienne, de trouver une légitimité à travers la reconnaissance par le maximum d'Etats, et notamment celle des Etats-Unis, qui s’est finalement manifestée mardi soir. Barack Obama l’a annoncé à la veille de la conférence de Marrakech, lors d’une interview sur la chaîne de télévision ABC, dont l’intégralité sera diffusée vendredi 14 décembre. « Nous avons décidé que la Coalition de l’opposition syrienne rassemblait désormais suffisamment de groupes, reflétait et représentait suffisamment la population syrienne pour que nous la considérions comme la représentante légitime du peuple syrien, en opposition au régime d’Assad », a déclaré le président américain.

En écho, ce mercredi, le groupe des Amis du peuple syrien a officiellement reconnu cette coalition d'opposition.

Le 11 novembre dernier, les différents groupes de l'opposition syrienne se sont en effet regroupés en une Coalition nationale syrienne, sous la pression de la communauté internationale que la division des divers groupes de l’opposition inquiétait : elle souhaitait avoir un interlocuteur fiable pour canaliser les aides qu'elle pourrait apporter.

Une pression diplomatique sur Damas

Après la France, le Royaume-Uni, l’Italie, la Turquie, plusieurs pays du Golfe, et les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne lundi, les Etats-Unis franchissent cette étape qui rajoute une pression diplomatique sur le régime de Bachar el-Assad.

Cette reconnaissance constitue bien le principal enjeu, comme le souligne Philippe Lalliot, porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. « La France a été parmi les premiers à reconnaître cette coalition comme la seule représentante légitime du peuple syrien. On a vu que, depuis le 11 novembre, des Etats de plus en plus nombreux ont eux aussi reconnu cette coalition, et on espère qu’à l’occasion de cette réunion de Marrakech ce mouvement va s’amplifier. »

Parmi les organisations présentes à Marrakech figurent également les comités locaux de coordination (CCL), l’opposition citoyenne en Syrie que représente Rafif Jouejati. Selon elle, l’enjeu se situe aussi dans l’organisation concrète de l’après-Assad. « Je pense que les questions les plus cruciales sont que la Coalition syrienne s'unisse encore davantage, pour arriver à un accord avec l'opposition armée sur le terrain, et qu’elle annonce la constitution d'un gouvernement en exil. Et je pense d'ailleurs que la Coalition devrait commencer à établir une présence physique dans les zones libérées. »

Deuxième enjeu : l'aide humanitaire

Le froid hivernal gagne la région, et la situation des quelque 500 000 réfugiés dans les pays voisins et des millions de déplacés est de plus en plus préoccupante, comme le souligne Rafif Jouejati, des CCL. « On commence à voir des problèmes à cause du froid, et aussi des problèmes de famine, et ça ne se limite pas seulement aux villes qui font la Une tous les jours ; c'est vrai pour tout le pays. On compte 3 millions de déplacés, et à ceux-là s'ajoutent 15 millions de personnes qui n'ont plus de travail, et donc plus d'argent. C'est un désastre humanitaire. »

Plusieurs pays ont promis d'accroître leur aide humanitaire à la Syrie lors de cette réunion de Marrakech, dont la France, comme le déclare Philippe Lalliot. « La France va accroître son aide humanitaire. Elle espère que plusieurs pays la rejoindront et feront de cette coalition le principal, sinon l’unique, interlocuteur de la communauté internationale pour tout ce qui touche à l’aide humanitaire. »

Pas de livraison d’armes

L'extrême violence des combats et des destructions en Syrie par les forces armées est régulièrement dénoncée par les Etats qui appellent au départ de Bachar el-Assad. Après plus de 20 mois de révoltes, le bilan oscille entre 38 000 et 42 000 morts.

Mais les pays qui ont commencé à reconnaître la Coalition nationale syrienne, ainsi que ceux qui sont encore frileux à le faire, ont une autre inquiétude, vis-à-vis de groupes jihadistes comme le Front al-Nosra qui a revendiqué plusieurs attentats en Syrie et qui vient de prendre une base militaire dans le nord du pays. C’est ainsi que le président Obama a justifié son refus d’armer les forces de l’opposition sur le terrain. « Nous ne sommes pas totalement en phase avec tous ceux qui participent aux combats contre Assad sur le terrain. Je pense que certains parmi eux ont des visées extrémistes, des objectifs anti-américains et nous allons clairement établir une distinction entre ces différents éléments. »

Les Etats-Unis viennent de placer le Front al-Nosra sur leur liste des organisations terroristes. Ils l'accusent d'être affilié à al-Qaïda.

Inquiétudes sur l’après-Assad

L'après-Assad inquiète Washington. La Maison Blanche tente de placer des garde-fous auprès d'une opposition que les Américains viennent de reconnaître mais qui devra « porter des responsabilités ». Sans oublier les autres grands enjeux de la région, sur lesquels les Etats-Unis se positionnent, comme l’explique Khattar Abou Diab, politologue et professeur à l'université Paris-Sud : « Les Etats-Unis ne veulent pas affronter les

Russes [qui s'opposent toujours, par le veto, à une résolution du Conseil de sécurité condamnant les violences en Syrie, ndlr]. Les Américains ne veulent pas affronter les Iraniens. Ils veulent épargner les Russes afin de négocier autour du dossier nucléaire iranien avec les Iraniens eux-mêmes. Il y a, en outre, la sécurité d’Israël. Il est vrai que le paysage de l’après-Assad n’est pas très rassurant pour certains. Mais le statu quo n’est pas non plus rassurant. Car ce pourrissement en Syrie signifie la montée des groupes jihadistes et, à terme, la partition de la Syrie. Si l'on joue à ce jeu, on aura une guerre au moins pour une dizaine d’années dans cette région du monde. »

Si la plupart des combattants du Front al-Nosra sont syriens, ce dernier compte beaucoup de jihadistes étrangers (Caucase, Libye, Europe et Asie centrale). Pour Rafif Jouejati, les avancées militaires qu’ont réussies ces groupes notamment sur la base militaire à l’ouest d’Alep sont réelles, mais il faudra les canaliser lorsqu’il s’agira de réorganiser les forces armées de l’après-Bachar el-Assad. « Nous devrons comprendre qu’il ne sera pas possible que des jihadistes restent sur le sol syrien. Dans l’ère post-Assad, il faudra effectuer une purge de l’armée et des groupes armés, pour restaurer la stabilité et la paix pour le peuple syrien. Ce sera donc un processus délicat, mais l’objectif premier pour le moment, c’est de renverser le régime, et mettre fin à ce bain de sang. »

Beaucoup attendent de cette réunion de Marrakech un feu vert de la communauté internationale pour livrer des armes lourdes à l'Armée syrienne libre, ce qui est très peu probable en raison des inquiétudes que suscitent ces groupes radicaux.

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