Pascale Marthine Tayou : «Le monde est tellement chaotique !»


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Il a remporté un énorme succès à la Biennale de Venise en 2009. C’est un artiste qui joue avec tout : les objets, les formes, les sons, les couleurs, les matières, la géographie, le passé, le présent et l’avenir. Le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou montre jusqu’au 30 décembre au Pavillon Paul Delouvrier au parc de la Villette à Paris l’exposition Collection privée. Entretien.

Pourquoi ce titre : Collection privée ?

C’est un petit chapelet de nos intimités, ce « caché », ce « visible ». Le titre « Collection privée » est là pour dire la rencontre dans un jardin partagé. C’est la cueillette de fruits qu’on consomme ensemble. Ce n’est rien de très privé, c’est vraiment quelque chose de plus populaire.

Vos installations envahissent le Pavillon Paul Delouvrier dans tous les sens. Parfois elles sont plantées dans le sol, parfois au contraire, elles tombent du plafond. Cela donne un peu l’impression d’un fatras organisé. Est-ce que c’est ça ?

Un fatras organique… Eh bien, c’est un emballement, un parcours aussi. C’est une soupe pleine de saveurs, c’est quelque chose de visuel. De son côté parfois cérébral, c’est d’abord du plastique. J’avais voulu raconter des histoires par la forme, parce que c’est mon métier aussi. J’avais voulu partager, que ces histoires puissent toucher notre histoire. C’est le parcours de ce que j’ai comme impressions depuis que j’existe.

Avez-vous la vision d’un monde chaotique, pas si organisé que ça, qui part un peu dans tous les sens et qui surprend ?

Le monde est tellement chaotique. Et il est si bien organisé !

Les deux en même temps ?

Ah oui, c’est ça.

Il y a des forces contraires qui agitent la planète ? Parce que ce n’est pas du tout une exposition uniquement intime. C’est aussi une exposition universelle.

C’est un constat. Je me rends compte que chaque jour qui existe – il y a le jour et il y a la nuit – donc dans chaque belle peinture il y a l’ombre et il y a la lumière. Nous sommes un peu dans la quête de cet inconnu, qui est toujours façonné par les mêmes éléments. Et moi, je me dis : comment je peux arriver avec la forme, les mots, à sortir du visuel ? Et peut-être interpeller chacun dans son « moi » personnel, et ramener le « moi » de chacun dans un partage, autour d’une même table. Je ne pense pas que nous soyons au-delà de ce monde. Il y a parfois des impressions qu’on n’a pas tout de suite, mais on pourra peut-être les vivre en regardant le parcours des autres. Le monde, il est ordonné, désordonné. Il y a un trafic d’armes, il y a des seins nus… C’est à chacun de savoir comment démêler.

Il y a plusieurs œuvres, où l’on a un peu l’impression d’un déséquilibre, d’une fragilité. Aimez-vous les risques et les accidents ?

Je n’aime pas ce que je constate. Je constate que nous sommes généralement menés par des convictions. Mais tous les jours, les convictions tombent. Donc c’est le déséquilibre permanent. Et même si on n’en parle pas, on essaie de jouer la perfection visible. Mais dans notre âme ce n’est pas toujours si équilibré. Donc, je montre cela à ma manière. J’essaie d’être le moins choquant, mais en fait c’est la réalité.

L’œuvre qui démarre l’exposition s’appelle Les Troubadours.  C’est un assemblage, comme souvent chez vous, il y a beaucoup d’objets familiers. Ils ont, grâce à l’assemblage, une autre signification, et nous entraînent dans un univers qui n’a rien à voir avec le quotidien ?

Je suis dans le rêve. Je suis dans la lecture de ce qui pourrait être, à partir du réel. Et je me sers des objets que je rencontre. Je les dénude, je les rhabille, j’essaie de les détourner. Par exemple, en parlant des Troubadours. C’est l’histoire des génies qui feraient partie d’un quotidien de pensées, même d’éducation. Ça part de là où je suis né. Les Troubadours, c’est un peu cette histoire des génies qui pourraient être aussi des avatars [des incarnations, ndlr], cela parle aussi de la relation avec l’homme-enfant. J’ai parfois l’impression que moi, en tant qu’enfant, je jouais mieux avec mes jouets, que moi, en tant qu’homme. Et je m’inspire un peu de cette innocence, cette inconscience qui en fait, révèle peut-être la justesse du réel, des réalités.