Nabil Ayouch : «La violence a une source»

Le réalisateur Nabil Ayouch travaille entre Casablanca et Paris. Ici lors du 12e Festival international du film de Marrakech (FIFM) en décembre 2012.
© AFP / VALERY HACHE

Pourquoi parler dans un film de la vie des douze kamikazes et non pas des 41 morts et de la centaine de blessés des attentats de Casablanca en 2003 ? Ce parti pris est à l’origine de Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch. Le réalisateur franco-marocain, né en 1969 à Paris, a mis cinq ans avant de comprendre que « les victimes étaient des deux côtés ». Le tournage dans un bidonville de Casablanca a été perturbé par des salafistes, mais le propos du réalisateur reste imperturbable. Rencontre avant la sortie du film en France ce mercredi 20 février.

Les Chevaux de Dieu, tourné en 2011, d’après le livre Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binedine, publié en 2010, parle des attentats de Casablanca en 2003. Depuis, la mort de ben Laden et le « printemps arabe » sont passés par là. Votre film reste-t-il d’actualité ?

Ce n’est pas un film qui s’inscrit dans une actualité. C’est malheureusement avant tout un film sur la condition humaine, qui essaie de montrer comment des gamins de dix ans peuvent se transformer en bombe humaine. Malheureusement, c’est encore actuel.
 
Ce cheminement à l’intérieur de quelqu’un qui vit dans un bidonville et devient martyr, pourquoi ce sujet vous a tellement intéressé ?
 
Parce que j’ai été doublement choqué au lendemain des attentats du 16 mai 2003. D’abord, parce que mon pays a été attaqué. Et puis, parce que le Maroc a été attaqué de l’intérieur, pas par des extrémistes ou des fanatiques venus de camps d’Irak ou d’Afghanistan, mais par des jeunes des bidonvilles qui habitent à cinq kilomètres de chez moi. Ils avaient une vingtaine d’années. La plupart d’eux n’avaient jamais mis le pied dans le centre-ville de Casablanca. Et ils viennent toucher le cœur de l’identité marocaine qui est essentiellement basée sur la diversité culturelle et le multiculturalisme, les différentes communautés, les différentes races, les différentes religions. C’est cela qu’on attaque le 16 mai 2003.
 
Vous montrez l’histoire et le destin de ces jeunes kamikazes. A la fin, ce qui reste, c’est les noms et la vie des martyrs, mais pas ceux des 41 victimes des attentats. Est-ce que on vous a fait des reproches de réaliser le rêve du petit caïd dans le film : avoir son nom dans les médias ?
 
Au lendemain des attentats, j’ai commencé par m’intéresser aux victimes, à ceux qui ont perdu un proche, qui ont été présent ce jour-là, à ceux qui ont été blessés ou subi à plein fouet cette violence. Et je suis resté avec un arrière-goût de frustration. Je n’ai pas réussi à mettre des mots et à l’expliquer. Quelques années plus tard, j’ai compris une chose : dans cette histoire, les victimes sont des deux côtés. On peut uniquement continuer avec l’histoire officielle et se dire : il y a les gentils et ceux qui ont perdu la vie d’un côté, et de l’autre côté les méchants et ceux qui ont mis les bombes. Oui, c’est vrai, c’est abominable. Le but du film n’est pas d’excuser des actes d’une telle violence. Mais je pense, quand on a fait cela, on n’a fait qu’une partie du chemin. Moi, ce que m’intéresse c’est de comprendre, parce que la violence a une source. Elle ne vient pas de nulle part, elle ne descend pas du ciel. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment des gamins de dix ans peuvent se transformer en bombe humaine. Si on veut véritablement que ces choses ne se reproduisent pas, on a le devoir d’aller de l’autre côté du miroir. On a le devoir de rentrer en profondeur dans ce bidonville et d’analyser leur vie, de comprendre pourquoi ils se sentent abandonnés, pourquoi ils peuvent arriver à un tel niveau de désespoir qu’ils vont aller se faire sauter au milieu d’innocents. Si on le veut ou pas, ce sont aussi des êtres humains.
 
Le public marocain est venu en masse dans les salles.
Nabil Ayouch, réalisateur de "Les Chevaux de Dieu".
11-10-2013 - Par Siegfried Forster
Vous survolez avec votre caméra le bidonville, vous entrez dans la vie des gens, vous montrez les humiliations, la misère, la faillite de la famille, de la société, de la police. Pourquoi vous ne montrez pas le point décisif, le lieu qui avait déclenché le changement radical du petit caïd : la prison ?
 
Parce que je n’avais pas envie de sortir du bidonville. Le point de vu est un point de vu de l’intérieur et aussi parce que ce bidonville est une prison. C’est une prison à ciel ouvert où il n’y a pas de perspective d’avenir. Il y règne une violence physique et morale, sclérosante. Il y a une absence de lien identitaire, de lien social. Et c’est cela qui, petit à petit, va les faire basculer vers l’islamisme radical et violent. C’est cela que je veux montrer dans le film. Ce que j’ai pu montrer dans la prison aurait été en tout point similaire. Sauf que ce n’était pas le propos.
 
La case prison n’était pas décisive pour vous ?
 
Non, parce que c’est finalement assez classique ce qui se passe dans cette case prison. C’est quelqu’un qui entre voyou et puis qui y rencontre des frères qui le convertissent. Et comme il n’a pas d’échappatoire, il se laisse embrigader, il se transforme. Or, pour moi, la transformation est beaucoup plus forte quand on la vit à travers les yeux et le regard du petit frère, quand il vient retrouver son grand frère qui est sorti de prison que de suivre la transformation de ce grand frère qui est quelque chose d’extrêmement courante.
 
On est dix ans après les attentats de Casablanca en mai 2003. Comment votre film a été reçu lors de la projection au Maroc ?
 
J’ai été assez anxieux de savoir comment la population marocaine allait réagir. Il s’agit quand même d’un sujet important et fondamental. C’est un chapitre sombre de l’histoire contemporaine marocaine qui a été refermé un peu trop tôt. On avait décidé de ne plus en parler. Moi, je pense qu’il est très important de se replonger dans cette histoire-là, parce qu’on a un devoir de mémoire. J’ai pu constater avec bonheur que le public a adhéré au propos du film. Ils n’ont pas du tout compris que le film cherchait l’apologie du terrorisme ou à expliquer ou à justifier cette violence, mais qu’il cherchait simplement à essayer de la comprendre.
 
Votre film a été primé à Cannes, quel est l’enjeu d’être en lice pour l’Etalon d’or du Fespaco ?
 
L’enjeu est l’Afrique. Le Fespaco est la plus belle vitrine pour le cinéma africain. Si le film peut rencontrer son public en Afrique où il y a beaucoup de gens qui sont laissés à la marge du développement économique, pour moi, cela serait formidable.

 

Dossier spécial FESPACO 2013

Accesseur Cinéma africain